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Catch me if you can…

Posted in Justice by hichambennani on juillet 25, 2007

Arrête moi si tu peux !

Le marocain Karim El Yabali* est un maître international dans l’art de l’escroquerie. Il vient à nouveau de sévir et gambade toujours à sa guise dans le Royaume.

Montage Ahmad Bouzoubaa

Il s’agit sans doute du plus grand escroc marocain de tous les temps. Karim El Yabali est un véritable magicien de l’arnaque, un homme d’une intelligence hors du commun, qui use de ses dons d’entourloupeur à mauvais escient. Depuis une vingtaine d’années, il sévit à travers le monde en détournant dans ses poches des sommes faramineuses. Dernière filouterie en date, un litige sur le sol marocain qui a commencé il y a un peu plus de trois ans et qui en train de prendre une tournure digne d’un roman d’Oscar Wilde, semblable à tout le parcours international de la crapule. Tout commence il y a quelques années. Karim El Yabali, flairant la corne d’abondance, cherche à connaître un certain Tarik Abounouass, un notaire, pour effectuer des transactions. La victime est un ex-pilote de la RAM, à la vie bien rangée. Ce notaire de 46 ans exerce à Marrakech depuis plusieurs années et jouit d’une excellente réputation tant sur le plan personnel que professionnel. Suite à un accident de moto en 1992, Tarik Abounouass, marié et père de deux enfants en bas âge se retrouve paralysé à vie. Une faille dont va se servir Karim El Yabali pour tenter de s’enrichir. Il commence par s’immiscer petit à petit dans la vie de sa nouvelle proie afin de gagner sa confiance. Le briscard va même jusqu’à offrir des cadeaux aux enfants de son nouvel ami. Les deux hommes mêlent l’utile à l’agréable et mettent en place des projets d’affaires. Profitant de l’handicap physique de son frère du moment, Karim El Yabali accède fréquemment seul au bureau d’ Abounouass. Un jour, tard dans la nuit, une fois à l’extérieur du cabinet du notaire, El Yabali prétend avoir oublié ses clés à l’intérieur et y retourne. Son « ami », en fauteuil roulant, ne peut que l’attendre. C’est probablement en ce genre d’occasions que l’arnaqueur a pu dérober des chèques dans le local en question. Se basant sur le flux « virtuel » de fonds, El Yabali encaisse deux chèques d’un montant de 12 millions de dirhams. Des chèques bloqués par Abounouass, qui se rend compte juste à tend de la supercherie. Le bras de fer entre les deux hommes commence ici.

Une affaire burlesque

Depuis plus d’une année, Abounouass réclame une expertise poussée des chèques ainsi qu’un audit comptable pour prouver son innocence. Mais le juge d’instruction refuse de le faire. Le 19 mars 2007, la chambre du conseil auprès de la cour d’appel de Marrakech décide de mettre Abounouass derrière les barreaux. Ce dernier est pourtant resté en liberté jusqu’au 4 juin 2008, le procureur ordonnant alors son incarcération. Le problème, c’est que cette arrestation intervient à un moment où « il n’y a plus de motif légal et légitime pour le mettre en prison » pour reprendre les propos de Abderahim J., son avocat. L’homme de loi explique qu’en mai 2008, le juge d’instruction, s’est dessaisi du dossier et l’a transmis à la cour. Humant une odeur méphitique, le procureur général de Marrakech ne veut pas être l’avocat du diable dans cette affaire burlesque qui est en train d’être étudiée à un haut niveau (la cour suprême). «Le juge d’instruction auprès du tribunal de première instance doit rendre une décision, car cela fait plus d’un mois que la victime est incarcérée. Toute arrestation abusive est synonyme de crime dans la loi pénale» prévient l’avocat. Les fonds ont été déposés au tribunal, bloqués par la justice. Abounouass est en garde à vue dans une prison qui ne dispose pas des conditions d’accueil nécessaires aux handicapés, alors qu’il est sous traitement médical intensif et a besoin d’une tierce personne pour l’assister. Le plus surprenant est que pendant ce temps, la canaille continue à manger son pain blanc, quelque part dans la nature. Certaines sources indiquent qu’il aurait une résidence à Rabat, dans le quartier de Hay Riad. En 2004, il a été expulsé d’une villa de la capitale pour défaut de paiement du loyer et était interdit de chéquier. Karim El Yabali a prouvé dans le passé qu’il pouvait faire des pieds de nez à la justice de plusieurs nations réputées pour leur rigueur. Ce n’est pas dans son propre pays, où il a déjà usé de son savoir faire, qu’il aura froid aux yeux. Bien au contraire. Mais qui est vraiment cet homme énigmatique ? Qu’a-t-il fait pour transgresser toutes les règles de la justice et être toujours en liberté ? Un vieux dicton anglais stipule que lorsque l’on a de l’argent, on a le pouvoir…

Renard bling bling

La théorie se vérifie aisément à la lecture du parcours de ce malandrin. Son CV d’arnaqueur prouve qu’il n’a pas cessé de blanchir sous le harnais de la corruption. En voici quelques bribes étincelantes. En 1984, il est expulsé de Monaco pour chèques sans provisions. Deux ans plus tard, il signe des chèques falsifiés pour l’achat d’une Rolls Royce au Danemark. L’année suivante, il est condamné par contumace à 6 mois de prison et à rendre 283 000 francs suisses à un citoyen allemand résident en Belgique. Le gredin est poursuivi par la justice norvégienne et Interpol en 1988 pour cause de lettres de crédit frauduleuses de plusieurs millions de dollars. Il prend alors la poudre d’escampette à Singapour où il berne plusieurs professionnels du tourisme. Sa vie dans l’île sera entrecoupée d’un séjour en Grèce où un coup de Trafalgar lui permet de siffler 300 000 dollars à un armateur. Endormi dans les délices de Capoue, El Yabali finit par filer à l’anglaise pour se réfugier au Maroc en 1992, les justices norvégiennes et danoises devenant trop menaçantes. Sur sa terre natale, il est impliqué dans pas moins d’une dizaine d’affaires comme celle du cas Abounouass. Les pactoles qu’il est accusé de vouloir absorber vont de 200 000 à 4 500 000 dirhams. Avec un background aussi édifiant, ce personnage hors normes ne peut être que fascinant. Pour parvenir à ses fins, il a du faire preuves de génie. Charmeur, séducteur, bluffeur, un cigare à la main, vêtu d’un costume de grande marque taillé sur mesure, c’est ainsi qu’il a été décrit dans le passé. Fils d’un propriétaire terrien fassi, il se marie à une danoise en 1979. Si en général, il échappe toujours à la justice, il est traqué par les règlements de compte personnels. Son fils aurait été assassiné aux USA par des mafieux. Le renard bling bling parle français, anglais, danois, norvégien, espagnol et arabe. Gentleman quand il faut l’être pour se hisser dans les hautes sphères du pouvoir, El Yabali aime les femmes, le luxe et le faste des soirées mondaines. Il a régulièrement attisé la curiosité des paparazzis avec ses différentes conquêtes qu’il a manipulées pour décrocher toutes les timbales qu’il convoitait.

La crapule a le talent nécessaire pour convaincre. Par exemple, il s’est déjà fait passer pour l’ancien ministre saoudien du pétrole pour gagner la confiance de ses cibles. Il n’hésite pas à payer le prix fort pour acquérir leur sympathie afin de mieux les spolier : lorsqu’il était à Singapour, il a offert une BMW 320 à tous ses directeurs… En 1996, la rumeur fait courir le bruit que El Yabali s’est transformé en vulgaire fuyard au Maroc. Fagoté comme l’as de pique, il aurait troqué son costard contre une vulgaire djellaba et aurait pris de l’embonpoint. «Rien au monde ne peut faire craquer un homme qui entend la voix de la liberté, une voix que j’entends au fond de mon âme» aurait lâché un jour celui qui se faisait également passer pour un prince saoudien ayant un lien de parenté avec la famille royale marocaine. Dans un document falacieux, on peut lire que l’homme est un ingénieur né à Fès en 1957 dont le grand père est un ex-roi du Yémen. Le jeudi 13 mars 2006, le fugitif est arrêté dans une ruelle de la médina de Fès où il vivait en iguane. Fin d’une cavale ? Non, puisque personne ne peut réellement dire actuellement où se trouve le fantôme. La justice française est également aux trousses de El Yabali qui finit toujours, on ne sait par quel moyen, par retomber sur ses pattes. Un livre en anglais intitulé est sorti en 1993. Il est l’œuvre d’une Singapourienne qui a effectué une vraie enquête de « gonzo journaliste » pour connaître les détails de la vie truffée de péripéties rocambolesques du caméléon national. Le bonhomme se faisait passer à Fès pour un intouchable lorsqu’il allait dans les restaurants et se souciait comme d’une guigne de l’addition, jetant de la poudre aux yeux à son harem d’admiratrices. Il a sans doute le bras suffisamment long pour continuer à contempler le ciel bleu d’une capitale plus que jamais quadrillée par les services de sécurité en pleine fête du trône. Le tout, au vu et au su de la justice internationale.

Hicham Bennani


Le Journal Hebdomadaire, juillet 2008

* Pour protéger certaines personnes, les noms des principaux protagonistes ont été changés.

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