Maroc Infos

Carrière centrales

Posted in Maroc by hichambennani on novembre 3, 2007

L’effondrement d’un mythe

Le gouvernement vient d’annoncer le relogement des habitants de Hay Mohammadi. En attendant, beaucoup vivent toujours dans l’oubli et s’inquiètent pour leur devenir. Reportage.

Cela va faire plus d’un mois que les victimes des incendies qui se sont manifestés dans les « carrières centrales » vivent dans des conditions déplorables. Plus d’un mois que les habitants du plus légendaire des bidonvilles du Maroc ont subi un traumatisme qui a bouleversé leur quotidien, déjà pas très reluisant. Le 6 novembre 2007, vers le coup de 20h45, le feu éclate à Hay Mohammadi-Aïn Sbaâ, détruisant 64 baraques. « Nous sommes sortis subitement sans rien emporter avec nous, tous nos biens ont été détruits ! » explique Aïcha, 65 ans. Les causes de l’accident ? Une bougie pour certains, une bonbonne de gaz pour d’autres… « La manière dont le feu s’est propagé montre clairement qu’il s’agissait d’un coup monté » pense quant à lui Lahsen, père de 5 enfants. « Les pompiers ne sont arrivés qu’à 1h du matin ! » poursuit ce sexagénaire en se plaignant également du manque d’efficacité des sapeurs-pompiers. Les trois zones les plus touchées ont été les carrières Bouazza, El Khalifa et El Kabla. Beaucoup s’en sont sortis avec des blessures ou ont échappé de peu à la mort. Aujourd’hui, selon les dires des autochtones, environ 1000 personnes vivent entassées dans de petites baraques au vu et au su des passants. Briques, bois, ciment, sable et tôles en zinc sont gracieusement offerts par la municipalité aux habitants de Foum Lahsen à Hay Mohammadi, pour qu’ils bâtissent leurs demeures en attendant d’être relogés.

L’Etat finance

Le 26 novembre, soit 20 jours après ce terrible drame, qui est pourtant loin d’être le premier vécu par les « karianes centrales », le ministre de l’intérieur Chakib Benmoussa annonce que la commune de Lahraouine sera destinée à la construction d’une nouvelle ville pour reloger les habitants de Hay Mohammadi. Pour lutter contre l’habitat insalubre, l’Etat doit contribuer au financement de programmes de résorption à hauteur de 3 milliards de dh. Le coût global est de 8 milliards de dh. « Si on distribuait simplement cet argent aux gens des bidonvilles, je pense que ça les aiderait beaucoup plus » pense tout haut Abderahmane. La quarantaine, cet égorgeur de poulet qui subvient aux besoins d’une famille de 6 personnes a perdu presque tout espoir. « Les gens ici ne croient plus qu’en deux choses : Dieu et Sidna ! Ce sont les seuls qui pourront nous aider. » clame Aberahmane soutenu par une horde de jeunes de Hay Mohammadi. « Nous, les enfants des carrières centrales, enfants des résistants, renouvelons notre loyauté et fidélité à Sa Majesté Mohammed VI…merci au Roi des pauvres. » peut on lire sur une banderole au-dessus des baraques alignées les unes contre les autres.
Des aides de la municipalité ont été distribuées aux habitants les plus touchés par l’incendie, mais elles sont jugées insuffisantes et inadaptées par ces derniers, c’est pourquoi ils pensent que seul le commandeur des croyants peut être la clé de leurs soucis. Malika, qui vient de donner naissance à une petite fille dans des conditions kafkaïennes explique que la municipalité de Hay Mohammadi a évalué les besoins de chacun en fonction des dégâts subis par le feu et a omis de tenir compte du nombre de personnes vivants dans chaque baraque. « Nous sommes sept à vivre dans 5 mètres carrés. Il y a des gens qui vivent à trois dans la même superficie et ont plus d’aides que nous juste parce que leur demeure a été touchée en premier ! » s’étonne la jeune femme. Malika indique aussi que c’est grâce aux gens qui habitent les quartiers avoisinants qu’elle porte encore des habits et se nourrit. Son père, Abdelfatah, travaille comme gardien de nuit. Un emploi qui permet à sa famille d’être moins entassée pour dormir le soir. Un comble…

A l’origine du soulèvement

Depuis 1956, les carrières centrales sont au cœur de toutes les polémiques. Ce quartier connu pour avoir été à l’origine du soulèvement pour l’indépendance pendant le protectorat français a toujours été un lieu à part. Nombreux artistes, sportifs et militants engagés sont issus de Hay Mohammadi. L’endroit regorge toujours d’intellectuels, de médecins, d’avocats et de personnalités marocaines reconnues. Les carrières centrales illustrent en quelque sorte un condensé du Maroc dans sa complexité et sa diversité. Toutes les régions y sont présentes. Du Nord au Sud, d’Est en Ouest. En 1952, les habitants se retrouvaient chaque dimanche et échangeaient leurs cultures. Leur fusion a donné naissance aux Lemchaheb, Nass El Ghiwane, Tagada, etc. Omar Essayed, membre du groupe Nass El Ghiwane a grandi à Hay Mohammadi. Il raconte qu’à l’époque, la télévision n’existait pas et que les mots servaient souvent à incarner des images réelles. « On écoutait la radio et on faisait travailler notre imagination » déclare cette légende vivante. Omar Essayed, concernant son engagement politique, mentionne le fait que lui et tous ses compagnons étaient de fervents militants pour la Palestine dans les années 60. Son enfance dans les carrières centrales l’a endurci. « On a tout vu à Hay Mohammadi : le feu, les inondations… j’allais pieds nus à l’école dans la boue et la crasse, je n’oublierais jamais mes racines ». Pour évoquer les conditions de vie des habitants de son quartier natal, il rétorque : « l’art est difficile et la critique est toujours facile ». Tout comme Omar Essayed, les anciens de Hay Mohammadi se remémorent les traces du passé. C’est le cas de Abdellah qui se souvient des combats où les Marocains ont sacrifié leur vie pour lutter contre l’occupation. « C’est dommage qu’on ne se rappelle pas de tout cela. Si nos ancêtres qui se sont battus voyaient nos conditions de vie, que penseraient-ils ? » se questionne l’homme, abattu.

Armes de destruction

Mais les bidonvilles n’ont pas donné naissance qu’à des patriotes. Les âmes désespérées issues des carrières centrales ont aussi alimenté les idéologies et se sont transformées en armes de destruction. Nombre de terroristes qui ont sévi au Maroc et à l’étranger sont issus des carrières centrales. Les attentats du 16 mai ont été commis par un grand nombre de kamikazes issus de Sidi Moumen. Ce qui pourrait expliquer la décision des autorités de prendre les choses en main.
A quelques jours de l’Aïd, de grandes lames de couteaux destinées à égorger le mouton sont exposées sur des étalages un peu partout dans les carrières centrales, sans que cela ne choque quiconque, même pas le poste de police situé au cœur du quartier.
Aujourd’hui, plus de 500 000 personnes vivent encore dans des bidonvilles dans la région de Casablanca et croient toujours en des lendemains meilleurs.

Hicham Bennani

Le Journal Hebdomadaire, novembre 2007

Publicités
Tagged with:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :