Maroc Infos

SIDA

Posted in Maroc, Religion by hichambennani on février 14, 2008

La prévention sous le signe de l’Islam

Depuis le début de l’année, de plus en plus d’imams mettent leur influence au service de la prévention contre le sida. Un phénomène qui bouleverse les anciennes idées reçues.

Plus de 20 000 séropositifs au Maroc. C’est le chiffre avancé par le ministère de la Santé. Le 1er décembre, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, des ONG comme l’OPALS (Organisation panafricaine de lutte contre le sida) ont mis l’accent sur les dangers de la maladie. Initiée par l’ ALCS (Association de lutte contre le sida), une marche symbolique a eu lieu à Casablanca ce même jour. Une centaine de personnes ont scandé des messages de sensibilisation. Dialogue, prévention, action communautaire, prise en charge médicale et psychologique, campagne à travers les médias…, le Maroc semble, en apparence, s’être débarrassé des tabous qui le hantaient et qui constituaient un frein à l’évolution des mentalités. Pourtant, le pays reste profondément ancré dans la tradition et les croyances ancestrales. Tandis que les pratiques et les représentations religieuses prennent de plus en plus d’ampleur dans la société marocaine, les maladies sexuellement transmissibles et le sexe en général sont de moins en moins tabous. Pourquoi une telle contradiction ?
Au lieu de considérer la drogue, les malaies liées au sexe et autres interdits comme des malédictions divines, le discours des hommes de religion a changé ces dernières années. Cela a permis aux acteurs de la lutte contre l’épidémie de mieux tenir compte des dimensions communautaires, culturelles et spirituelles des personnes malades. C’est dans ce sens que la Ligue marocaine de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles (LMLMST) a mené une campagne de sensibilisation depuis 2004 en partenariat avec le ministère des Affaires islamiques.

Opération «Imam face au Sida»

L’opération «Imam face au Sida» a commencé par une enquête sociologique. Imams, prêcheurs et prédicateurs âgés de 25 à 70 ans, ont ainsi été impliqués dans la lutte contre le VIH. Connaître le profil de ces hommes de religion, leur attitude, leur comportement, constituait l’enjeu de départ. Abdelhak Sekkat, président de la LMLMST, a indiqué avoir tout fait pour «convaincre les imams et les prédicateurs que l’usage des préservatifs est une nécessité». Au total, c’est environ 500 personnes, hommes et femmes confondus, qui ont participé à des programmes de formation, selon Mohamed Belkbir, sociologue et secrétaire général de la Ligue. «L’imam est un acteur très important dans le changement des comportements», explique l’homme qui a piloté le projet depuis sa genèse. Neuf ateliers de formation ont été mis en place dans plusieurs régions du Maroc : Casablanca, Rabat, Agadir, Marrakech, Beni Mellal, Meknès, Fès, Tétouan et Chefchaouen. Au total, 500 leaders «âlim» ont suivi des formations depuis janvier 2007, une initiative financée par le Fonds mondial de lutte contre le sida. Mohamed Belkbir pense qu’un Marocain lambda préfèrera toujours écouter l’imam plutôt que le médecin, tant la foi est ancrée en lui : «Un diabétique ne mangera pendant le ramadan que si l’imam lui en donne le droit, il sera alors totalement soulagé et ne mettra plus sa vie en danger !» Nadia Bezad, présidente de l’OPALS, éclaircit la question : «Nous travaillons aujourd’hui main dans la main avec les imams qui ont un impact énorme sur la population. Alors que dans les années 90, ce n’était pas évident…» Il semblerait que tous les imams se soient engagés de leur plein gré dans cette lutte contre l’épidémie. Mais la prise de position de Mohammed VI a sans aucun doute marqué un tournant. Le 18 mai 2005, le roi lance l’Initiative Nationale de Développement Humain. «A partir du moment où le commandeur des croyants s’est engagé à lutter contre le sida, les imams ont été définitivement convaincus…», raconte Mohamed Belkbir. Nadia Bezad justifie l’impact des hommes de religion dans la prévention par le fait que «cela sert à sensibiliser les hommes pour qu’ils respectent les femmes, pour qu’ils ne les battent pas, mais ce n’est pas suffisant». L’importance du rôle de l’éducation, la lutte pour les droits de la femme et la prévention contre toutes les MST sont également les priorités de cette femme engagée.

Ne pas utiliser la même seringue

Mettre à profit les préceptes religieux pour prévenir les MST est pourtant un concept qui ne date pas d’hier. Abdelhaï Bouzoubaâ a été l’un des premiers Marocains à mettre en place une formation de ce type. C’était au Caire en 1984. Directeur de l’information et de l’éducation à l’OMS à l’époque, il raconte qu’il avait eu toutes les peines du monde à convaincre les imams d’effectuer ces formations. «On a eu des contestations dans les pays du Moyen-Orient. Il fallait les convaincre et faire en sorte qu’ils nous fassent confiance», explique le pionnier. Et d’ajouter : «On leur versait 120 dollars par jour à l’époque, sans compter la nourriture et l’hôtel». Aujourd’hui, seuls les frais de transport et de nourriture sont accordés aux imams pour les formations en question. Mohamed Ziani travaille activement pour sensibiliser les personnes et particulièrement les jeunes à «toutes les formes de déviations». Cet imam de la Mosquée de Madinate Al Irfane à Rabat organise des prêches mais aussi des rencontres ou des conférences en étroite collaboration avec des ONG comme Annahar qui regroupe quelque 300 séropositifs. Une première au Maroc. Il se dit conscient que dans la société marocaine, il n’est pas évident de soigner une personne malade en la privant de sa dimension religieuse. «Je parle au nom de Dieu pour que la société accepte les séropositifs. Nous faisons tout pour qu’ils ne soient pas renvoyés par leurs employeurs à cause de leur maladie», indique l’imam. Il mène une véritable bataille avec les associations pour lutter contre le sida et prône un islam ouvert et tolérant : «Nous demandons aux séropositifs de se protéger. Ils ne doivent pas se droguer, mais si jamais ça leur arrive, ils ne doivent pas utiliser la même seringue.» L’imam va même jusqu’à énoncer deux versets du Coran (les versets 29 de sourate Anissaa et 195 de sourate El Bakara) pour défendre ses positions. Le sida ne serait donc pas un châtiment divin, mais une maladie chronique. Les MST ne sont plus des non-dits au Maroc, et le travail de sensibilisation et de persuasion fait son chemin. Ainsi, le véritable enjeu de la religion ne serait pas de se substituer de manière illusoire à la médecine ou au travail social et politique, mais d’être une véritable source spirituelle de réconfort pour les malades du sida et un instrument de prévention complémentaire. Reste des questions plus pointues. Par exemple, les imams prêchent-ils plus pour l’abstinence avant le mariage que pour l’usage du préservatif en général?
Abdelhaï Bouzoubaâ soutient le fait que «tant que le Maroc sera un pays islamique, on sera toujours pour la virginité avant tout !» Ce que confirme Mohamed Ziani en déclarant : «Les jeunes doivent éviter les relations sexuelles avant le mariage». Bien que les séropositifs soient plus intégrés, les principes inhérents à une société traditionnelle perdurent et marquent toujours l’inconscient collectif marocain.

Hicham Bennani

Le Journal Hebdomadaire, Février 2008

Advertisements
Tagged with:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :