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Psychanalyse en terre d’islam

Posted in Livres by hichambennani on mars 4, 2008

Le livre de Jalil Bennani ouvre le débat sur les racines de la psychanalyse au Maghreb et en particulier au Maroc. Une première

Le concept de psychanalyse est-il le même dans les pays du Maghreb, et en particulier au Maroc, qu’en Europe, où cette discipline est née ? C’est une des questions centrales à laquelle répond Jalil Bennani dans Psychanalyse en terre d’islam. L’ouvrage du psychanalyste vient de paraître en France aux éditions Arcanes Erès. Le livre est également disponible au Maroc sous le sceau des éditions Le Fennec. Dans la préface, Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire du Maghreb et de la colonisation française indique que les pays musulmans, et en particulier le Maroc, pourtant si proches de la France, présentent souvent à l’observateur occidental pressé l’image de sociétés impénétrables, figées dans des traditions ancestrales, indéchiffrables. « Jalil Bennani nous invite à penser autrement. Son livre permet de comprendre, d’analyser le regard porté sur le colonisé par les médecins de la maladie mentale » écrit Benjamin Stora. Et d’ajouter : « L’auteur explique bien comment les psychiatres coloniaux ont introduit une rupture dans le champ des croyances traditionnelles. Voulant passer du champ de la magie ou de la religion à celui du savoir, ils ont introduit une pensée porteuse de rationalité ». Jean-Richard Freymann, directeur de la collection pour l’édition française souligne que le travail du chercheur marocain s’ouvre à la fois vers l’ensemble des pays francophones et sur les pays du Maghreb. Il explique que l’œuvre est un outil indispensable qui, à partir d’une approche historique analytique et épistémologique, ouvre la psychanalyse sur ses rapports à l’islam. Un document de travail qui permettra aux praticiens, psychanalystes et étudiants, de trouver des indications incontournables sur le rapport de l’inconscient freudien aux cultures du Maghreb. « Jusqu’à présent nous manquions de documents de travail en France sur la psychanalyse au Maroc et dans les pays du Maghreb sur la pratique freudienne » témoigne Jean-Richard Freymann. Même son de cloche dans les paroles du psychanalyste Mohammed Ham. Ce maître de conférence à l’université de Nice définit l’ouvrage en question comme la première synthèse aboutie qui éclaire de façon pertinemment analytique les conditions de l’arrivée et de l’installation de la psychanalyse au Maghreb. « Il a fallu beaucoup de travail et de don de soi pour réaliser une telle prospection, étude et recherche » déclare ce spécialiste.

Freud néglige l’islam


Née à Vienne au début du XXe siècle, la psychanalyse à d’abord été très étroitement liée à l’Europe et à sa culture. Comment a-t-elle été transmise dans d’autres continents à travers des cultures différentes ? Le constat de Jalil Bennani est clair comme l’eau de roche. Dans les pays du Maghreb, la psychanalyse en est à ses débuts. De toute évidence, c’est au Maroc et en Tunisie qu’elle est le plus pratiquée et qu’elle prend la dimension d’une discipline à part entière. En Algérie, malgré une vraie demande de psychologues et psychiatres, elle trébuche encore. Quant à la Lybie et la Mauritanie, ces deux pays semblent tout bonnement ne pas connaître la psychanalyse. La transmission de cette pratique dans les trois pays concernés repose entre autres, sur la nécessité de l’ouverture démocratique et de l’accueil dans le tissu culturel et social de cette discipline. Ainsi, la psychanalyse doit prendre appui sur la culture et la langue en présence pour pouvoir se transmettre véritablement. Elle peut donc être réappropriée par les praticiens du pays et non pas seulement importée. Elle est « réinventée » pour reprendre le mot de Jacques Lacan. D’où le questionnement suivant : est-ce que la psychanalyse, qui est implantée au Maghreb depuis plusieurs années, a le même sens au Maroc que dans un pays comme la France, pourtant proche du royaume de par son histoire commune ? Plus profondément, est-ce que dans un pays où existent encore de nombreuses croyances spirituelles liées à la culture, la tradition ou encore la religion, comme le soufisme, cette discipline a le même sens que dans les pays d’Europe ? Jalil Bennani ratisse le sujet. Selon lui, Sigmund Freud a laissé beaucoup de pain sur la planche de travail des pionniers de la psychanalyse. L’inventeur de cette discipline n’a rien écrit sur la colonisation et a évoqué des choses très succinctes sur l’islam. Déjà en 2002, dans La psychanalyse à l’épreuve de l’islam, Fathi Benslama exposait une recherche sur l’exploration des textes et des constructions symboliques de la religion islamique, au regard des hypothèses de la psychanalyse. « La recherche psychanalytique sur la culture doit-elle se contenter d’appliquer la lecture freudienne avec une fidélité iconique lorsque les faits viennent compliquer l’extension compréhensive des ressorts de psychologie individuelle vers la vie collective ? » s’interroge le psychanalyste. Il ajoute, rejoignant les idées de son confrère, que Freud a laissé de côté le cas de l’islam qu’il mentionne très rapidement sous le chapitre « des difficultés » dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, pour proposer une interprétation de son système spirituel.

Interminables débats


Pour revenir aux propos de Jalil Bennani, la découverte de l’inconscient s’est appuyée sur une pratique de la parole, laquelle véhicule les lois du langage avec des mécanismes universels. Grâce à cela, la psychanalyse s’est transmise au-delà de ses frontières géographiques habituelles à travers les filiations, les traductions et les réinventions qui lui ont donné un devenir différent selon les contextes. En cela, la psychanalyse au Maghreb fait partie de la grande histoire de cette discipline avec ses particularités locales. Au Maroc, elle représente avant tout une demande de parole et d’écoute. Elle constitue, sans doute davantage qu’en Europe, une demande articulée au social. « On vient chez le psychanalyste pour pouvoir exprimer avec la plus grande liberté ses demandes, ses plaintes et ses désirs » témoigne le psychanalyste en s’appuyant sur ses 30 années d’expérience à Rabat.
Pour Mohammed Ham, cette question pose une problématique, voire suscite une polémique qui a toujours donné lieu à d’interminables débats. Il parle d’un projet nourri par les culturalistes et autres « psys » adeptes des folklores anthropologiques qui serait une certaine fétichisation des cultures, des croyances, étanches les unes par rapport aux autres. Dans cette entreprise aussi « ultra-post-moderne » qu’ignorante, les hommes sont réduits à ne plus être que le pur produit de leur culture et il suffit de maîtriser les coordonnées anthropologiques d’une culture pour soumettre tous ces « pseudo-hommes » à la même grille de lecture. « C’est un procédé, je dirais, de clonage par culture interposée. On voit comment épistémologiquement les choses peuvent s’inter-agir : l’homme occidental est réduit à n’être plus qu’un ordinateur et l’homme dit traditionnel n’est que l’instrument de sa culture ». Les uns et les autres oublient simplement que quelles que soient les cultures d’appartenance ou les marques d’ordinateurs, les hommes symbolisent en parlant. Ils parlent parce qu’ils articulent des mots et « tchatchent » pour symboliser ce manque. Pour ce psychanalyste, la culture et la religion relèvent donc de l’ordre du langage. Elles se constituent et constituent un langage. Au Maroc comme ailleurs les hommes parlent et la parole en souffrance via l’analyse peut être accueillie et recueillie par un analyste et donc traitée par des concepts et par la méthode psychanalytique. « A ma connaissance, la chose commune à toutes les cultures c’est que là où il y a des hommes, ça parle, ça cause… » résume Mohammed Ham. L’idée est reflétée dans le livre Le prophète , où Khalil Gibran répond à la question: « qu’est ce que la parole ? » par « vous parlez lorsque vous cessez d’être en paix avec vos pensées ».

Dieu n’est plus au centre

La psychanalyste algérienne Karima Lazali traite la question sous un angle bien à elle, où l’on sent sa souffrance liée à son pays d’origine. Ce qui témoigne à nouveau de la diversité des points de vue maghrébins. A son sens, la psychanalyse comme méthode de traitement de la souffrance psychique est la même en France et à Alger (villes où elle exerce), au niveau de la demande de soin. Le sujet entre en analyse d’abord et avant tout car il est porteur d’une souffrance invalidante ou envahissante dont il veut se débarrasser. Cependant, la psychanalyse se distingue lorsqu’elle est pratiquée en Europe par rapport au Maghreb, sur plusieurs plans. « Entrer en analyse au Maghreb c’est déjà se séparer d’un certain écrasement du sujet par la croyance religieuse et/ou traditionnelle » précise l’intéressée. Le sujet vient rencontrer un analyste avec une question qui porte sur sa subjectivité : « Pourquoi, il m’arrive telle ou telle chose? » Le pourquoi du sujet vient décentrer la cause et le sens du mal-être. « On passe de Dieu ou le destin à moi, sujet : j’ai une responsabilité face à ce qui m’empêche de vivre, aimer, jouir, réussir… » explique-t-elle. Entrer en analyse dans un pays du Maghreb, selon Karima Lazali, c’est aussi faire le choix d’une parole libre et authentique dans son engagement. En cela, l’apport de la psychanalyse au Maghreb consiste à subvertir la notion d’individu dans un système politique qui interdit la libre parole, ou la pluralité des identités, des langues, des amours sexués… Autrement dit, la psychanalyse en travaillant sur la responsabilité individuelle du sujet face à sa souffrance produit des effets de laïcité. Le sujet advient en posture de citoyen et non d’individu écrasé par la communauté. « Il se libère de ce qui l’écrasait dans la contrainte et la soumission : chef, parents, Dieu, symptôme tyrannique… ».
De façon plus directe, l’homme maghrébin et en particulier marocain peut-il concevoir le fait d’aller voir un psychanalyste aujourd’hui de la même manière qu’un Européen ? D’après Jalil Bennani, le type de demande dépend davantage du milieu social que des facteurs culturels. « Certains ont connaissance de la psychanalyse, d’autres pas. Mais cela ne suffit pas, ce qui est déterminant c’est la motivation et celle-ci peut exister même chez les moins occidentalisés et sans même que le mot psychanalyse ne soit prononcé » précise l’initiateur de la création de la Société psychanalytique marocaine. Pour Karima Lazali, l’homme ou la femme mahgrébins peuvent concevoir d’aller rencontrer un psychanalyste comme un Européen lorsque la souffrance les conduit à chercher des réponses que la tradition ou la religion ne peuvent pas leur apporter ou qui ne suffisent pas.

Levée des tabous


A la lecture de Psychanalyse en terre d’islam le Maghreb renferme de grandes potentialités humaines, mais celles-ci sont malheureusement souvent inhibées. Le Maroc est un terrain propice pour la psychanalyse car les conditions de son implantation dépendent de la pluralité des courants qui s’intéressent à la souffrance psychique. Il y aussi le bilinguisme et même le plurilinguisme qui sont des facteurs favorables pour la transmission. Il convient de citer aussi l’émergence de la parole individuelle qui accompagne les mutations sociales, la levée des tabous et la remise en question de certaines valeurs de la tradition.
Ces dernières années, certains organes de presse marocains ont traité de la question de la folie des Marocains en avançant des chiffres assez inquiétants. Psychiatrie et psychanalyse doivent êtres délimités dans ce contexte. Pour plusieurs spécialistes, en ce qui concerne la première pratique, les chiffres, quels qu’ils soient, ne sauraient donner une idée précise sur la différence entre ceux qui sont dits « malades » et ceux qui ne le seraient pas, même si ce type d’enquête vise à sensibiliser la population à la question de la santé mentale. Aussi, du point de vue de la psychanalyse, on ne peut évaluer la souffrance psychique en termes de chiffres. En outre, depuis la découverte freudienne et ses développements ultérieurs, la frontière entre la normalité et l’anormalité a été réduite : tous les individus ont des symptômes, à des degrés divers et chaque être renferme sa part de folie.

Sarah El Amaoui

Interview :

Jalil Bennani

Psychiatre et psychanalyste

Lauréat du prix Sigmund Freud en 2002

« L’homme a besoin de croyances pour apaiser ses souffrances »

Votre livre est le premier ouvrage qui traite de l’histoire de la psychanalyse au Maghreb. Pourquoi un tel projet ? Et dans quel but ?

On ne peut introduire, implanter et transmettre une discipline sans connaître le passé, les archives et les traces de ceux qui nous ont précédés par leur présence, leur pratique et leurs écrits. En rapportant cette histoire, j’ai pu prendre du recul avec la période coloniale et amorcer une lecture critique et raisonnée des travaux des premiers psychanalystes français ayant exercé au Maroc. Déconstruire pour reconstruire sans rien renier des apports de ceux qui m’ont précédé, tel était le but de ce travail.

Une majeure partie de l’ouvrage traite de l’histoire de la psychanalyse en faisant des références au protectorat. Où en serait la psychanalyse au Maghreb s’il n’y avait pas eu de présence française ?

S’il n’y avait pas eu cette présence, l’histoire serait totalement différente. D’abord le rapport à la langue aurait été différent, il n’y aurait pas eu introduction de la psychanalyse en période coloniale. Elle l’aurait été bien plus tard, mais elle l’aurait été sans cette surdétermination coloniale. Il n’y aurait pas eu ce temps dans lequel nous nous trouvons encore aujourd’hui : celui de nous défaire de cette empreinte afin de penser par nous-mêmes. Travail immense dans tous les domaines, mais travail indispensable pour mener une recherche véritable, pour approfondir une réinvention puisée dans nos propres sources et ressources linguistiques et culturelles en remontant au-delà du fait colonial.

Un journal belge vous a récemment interviewé pour traiter d’un article intitulé « Le Maroc des charlatans et des mystiques ». Pensez-vous que l’histoire de la psychanalyse au Maroc est étroitement liée à la sorcellerie ou à la religion ?

L’homme a besoin de croyances pour trouver des réponses aux questions les plus profondes et les plus intimes qu’il se pose, pour apaiser ses souffrances ou tenter d’obtenir des miracles. Les mêmes demandes peuvent s’adresser au psychanalyste, au magicien ou à l’homme de religion. La psychanalyse se démarque de la magie car elle s’appuie non pas sur des causes cosmiques ou surnaturelles mais sur le langage qui est à la fois commun à tous et particulier à chacun. Elle n’est pas une religion car elle ne représente pas une conception du monde, ni ne promet le salut de l’âme, mais engage chacun à assumer ses angoisses, ses faiblesses et à les dépasser.

Dans votre livre, vous critiquez le psychanalyste français ayant séjourné à Casablanca dans les années 40, Angelo Hesnard, qui selon vous soutient qu’il existe une psychologie différentielle selon les peuples, les nations et les ethnies, notion que l’on retrouvera plus tard chez René Laforgue. Est ce que le concept de psychanalyse change d’un pays à un autre, dès lors qu’il y aurait une psychologie différentielle ?

Hesnard confond la psychologie et la psychanalyse. Laforgue, quant à lui, psychiatrise la psychanalyse. La psychanalyse ne reconnaît pas les catégories qu’ils établissent car les mécanismes inconscients sont universels chez tous les êtres humains et les différences n’apparaîssent qu’au niveau de l’expression des symptômes.

Quels sont vos projets à venir ?

Je suis engagé depuis plusieurs années dans la formation des psychanalystes au Maroc. Ma première tâche est de poursuivre ce travail tout à fait essentiel qui n’en est qu’à ses débuts. Cela passe pour moi par la pratique, les recherches, les écrits et l’enseignement.

Propos recueillis par Sarah El Amaoui

Psychanalyse en terre d’islam, Introduction à la psychanalyse au Maghreb, Jalil Bennani, éditions Le Fennec et Arcanes Erès, 2008.

http://www.jalilbennani.blogspot.com

Article paru dans Le Journal Hebdomadaire en juin 2008

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