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Orient/Occident à Fès

Posted in Débats by hichambennani on avril 2, 2008

Quand l’Orient croise l’Occident

Conférences et tables rondes se sont déroulées à Fès en marge du 1200ème anniversaire de la ville. L’occasion pour les amoureux de l’Histoire d’éplucher le passé.

« Le fait que les hommes tirent peu de profit des leçons d’Histoire est la leçon la plus importante que l’Histoire nous enseigne » écrivait Aldous Huxley, romancier anglais. Ce déplorable état de fait s’applique bien évidemment au Maroc et c’est pour cette raison que l’équipe de l’Association Marocaine pour la Promotion de l’Histoire (AMAPH) fait de la question de l’Histoire son cheval de bataille depuis quatre ans. Dans ce contexte, le complexe culturel Al Houria de Fès a été le théâtre d’échanges culturels approfondis entre chercheurs, enseignants, étudiants et amoureux de l’histoire du 26 au 29 mars. « Les Rendez-vous de l’Histoire » sont organisés par l’AMAPH en coopération avec le Ministère marocain de l’Education Nationale et l’Ambassade de France au Maroc. Il s’agit de la quatrième édition d’une série de conférences et tables rondes. Après « La Méditerranée dans l’histoire » en 2005, le « Maghreb Contemporain : permanence et mutation » en 2006 et « Maghreb-Afrique subsaharienne » en 2007, c’est de la thématique « Orient-Occident » dont il était question à Fès. Des chercheurs comme Abdesselam Cheddadi, Daniel Rivet, Adbelahad Sebti, Maurice Sartre et Mohamed Hatimi ont animé les débats avec des intervenants de poids comme Nathalie Davis, Joanna Wronecka, Stuart Shaar ou encore Fatiha Benani pour ne citer qu’eux. « L’idée des rendez-vous de l’Histoire s’appuie sur l’expérience menée à Blois depuis 1998 » explique Maurice Sartre, spécialiste du monde romain oriental. Et d’ajouter : « L’expérience avait séduit les collègues marocains qui ont décidé de faire la même chose. Le concept est le même. La finalité est de permettre la rencontre entre spécialistes et un échange entre professeurs, historiens, étudiants, etc ». « Ethnocentrisme et centralité dans les mondes gréco-romain, chinois et musulman », « Léon l’Africain : l’oriental occidentalisé », « L’image de l’autre à travers les manuels d’histoire », « Fès : 12 siècles d’Histoire », « Des figures de passeurs », « La fondation des Fès entre tradition du Qirtas et la recherche académique », font partie des thèmes abordés sous différents angles lors de ces quatre journées.
Jamal Eddine Baddou, président de l’AMAPH déclarait au public lors de la conférence de clôture que cet événement avait permis la rencontre entre des nationalités venues des quatre coins du monde. En remerciant tous les protagonistes, il a tenu à souligner l’importance de l’Histoire, qui figure « au cœur des curricula de l’enseignement scolaire, compte tenu de son rôle dans la formation des citoyens et dans la prise de conscience de leur appartenance ». Ainsi, à travers des documents et en particulier des récits de voyages, les acteurs de cette manifestation ont abordé plusieurs questions en arabe et en français. Un système de traduction simultanée mis en place à la perfection a permis le bon déroulement des échanges. Parallèlement aux débats qui avaient lieu dans l’amphithéâtre d’Al Houria, quelques historiens se sont rendus dans des lycées du Maroc pour traiter de la question avec des élèves. « Au lycée Moulay Idriss et à l’Université de Sais par exemple, j’ai trouvé des auditoires très attentifs » atteste Daniel Rivet.

Toucher l’ensemble du Maroc

Ce dernier tire un bilan très positif de l’événement. « La présence d’une historienne comme Nathalie Davis, une des meilleures historiennes sur le marché mondial, a son importance. C’est une personne charmante, très simple, comme le sont les grands esprits. Elle a enthousiasmé le public. La qualité des intervenants marocains et étrangers était remarquable. L’organisation s’est également très bien déroulée » indique le spécialiste du Maghreb colonial. Il précise tout de même que : « Le seul reproche c’est que les intervenants ont parfois parlé un peu trop longuement, ce qui n’a pas donné assez de temps pour les questions ». Le manque de communication autour de ces quatre journées est également un point négatif à signaler malgré la qualité de l’organisation interne. À titre d’exemple, les anciens élèves du Lycée Moulay Idriss n’ont pas été conviés. On déplorera également que l’amphithéâtre n’ait jamais fait salle comble. « C’est vraiment dommage qu’il n’y ait pas eu plus de monde. La succession des interventions a fait qu’il était difficile de suivre les débats. Mais sinon tout était très bien huilé, y compris le passage d’une langue à l’autre » raconte Elisabeth Neuville, historienne native de Fès. Un avis partagé par Daniel Rivet : « Il y aurait eu une cinquantaine de personnes de plus, ça aurait été mieux. Le choix de la ville de Fès est extraordinaire. Mais un tel événement aurait eu beaucoup plus d’impact à Casablanca ».
Abdesselam Cheddadi estime que le thème central de la conférence est un peu dépassé : « C’est plus de notre côté que l’on parle de l’Occident, dans le sens où il nous pose problème et il nous fascine ». L’historien a tenté au cours de son intervention, de sortir du cadre limité Orient-Occident pour traiter de l’affirmation de soi face à autrui, pouvant s’appliquer aussi bien au niveau individuel, qu’à l’ensemble d’une culture ou d’une civilisation. « Pour s’affirmer, il est nécessaire de se rapporter à autrui » souligne l’érudit. Comment cette dialectique extrêmement complexe fonctionnait dans les civilisations de l’époque pré-moderne ? Telle est la question centrale posée par Abdesselam Cheddadi. Il défend son exposé en argumentant que pour se construire, les sociétés et les civilisations comme les individus, se posent en s’opposant, tentant ainsi de justifier les positions de centralités qu’elles revendiquent, et dans le même temps, les idéologies ethnocentristes qui soutiennent celles-ci. Cette opposition a des précédents dans le passé, notamment dans l’Antiquité gréco-romaine, dans le monde chinois et dans le monde musulman.
Plus simplement, il résume sa pensée en stipulant que l’Histoire n’a pas simplement pour vocation de glorifier le passé, mais de comprendre son fonctionnement. « Qu’est ce qui s’est passé pendant douze siècles pour en arriver à la situation d’aujourd’hui ? » se questionne l’historien qui conclut : « La vocation des rendez-vous de l’Histoire est de toucher l’ensemble du Maroc. L’objectif est de rapprocher l’histoire des gens pour qu’elle les accompagne dans leur quotidien car sans la compréhension de notre Histoire, on ne peut rien faire. Ce message n’est malheureusement pas encore passé ». L’équipe de l’AMAPH s’est déjà attelée à la tâche pour penser le prochain thème de la cinquième édition. Pourvu que les Marocains soient au rendez-vous sans faire d’histoires…

Hicham Bennani

Orientalisme

par Daniel Rivet

Denoël, 1999.

photo prise en 1950 dans l'Atlas marocain par Jean Vaugien reprise dans le livre de Daniel RIVET, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V. Le double visage du Protectorat, Paris : Denoël, 1999.

« Le terme se répand en Europe au début du XIXème siècle pour désigner simultanément le goût pour les objets rapportés d’Orient, l’intérêt pour les découvertes linguistiques de langues inconnues jusque là (le sanscrit, le zend) ou encore hermétiques (les hiéroglyphes, l’écriture cunéiforme) et l’idée que la civilisation a commencé en Orient bien avant l’Europe. Mais l’orientalisme, c’est aussi un courant pictural en France et en Angleterre surtout et une littérature entretenue par le voyage en Orient (Byron et Chateaubriand en sont les fondateurs). Enfin, c’est une discipline scientifique avec des sociétés savantes et des revues. En 1829, Victor Hugo écrit qu’on XVIème siècle, on était helléniste et que, maintenant, on est orientaliste. De fait, l’orientalisme est un ingrédient fort du romantisme, en particulier en Allemagne. L’orientalisme contient un appel à élargir le répertoire des préoccupations artistiques et savantes des Européens cultivées entre 1820 et 1850. Mais ce courant de pensée et de sensibilité ne résiste pas au déclin du romantisme et à l’élaboration d’empires coloniaux. De même que la photographie tue l’imagerie orientaliste, la catégorisation des hommes du sud en indigènes subvertit le genre orientaliste. L’orientalisme, dès lors, s’éteint ou se survit en tant que discipline académique. »

Propos recueillis par Hicham Bennani lors de la conférence Orient-Occident.

http://rdv-histoire.men.gov.ma
http://www.rdv-histoire.com

Le Journal Hebdomadaire, avril 2008

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