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Loi sur l’arabisation

Posted in Débats by hichambennani on avril 4, 2008

« Misarabilisme » ambiant

Le parti de l’Istiqlal réclame à nouveau la présence de la langue arabe dans les administrations et les lieux publics marocains. L’occasion de relancer l’éternel débat sur les problèmes identitaires qui date du protectorat.

L’arabe est la langue du Coran. C’est également la langue officielle du Royaume. Doit-on pour autant bannir le français des administrations marocaines ? Faut-il, sous prétexte que la langue de Molière est un héritage du Protectorat et que le Maroc est un pays arabe, que les inscriptions en français dans la vie de tous les jours s’effacent pour laisser place à l’écriture arabe ? Qu’en est-il de l’arabe dialectal et de l’amazigh qui sont des éléments fondamentaux de l’identité marocaine ?

Ces questions ne datent pas d’hier et maintiennent le pays dans une diglossie permanente. De temps à autre, des voix s’élèvent et dénoncent l’illusoire application de la constitution marocaine, censée placer l’arabe en première position. Dernier exemple en date, cette énième tentative du parti de l’Istiqlal qui vient de proposer une nouvelle loi pour que l’administration et la vie publique soient totalement arabisés. « Il faut respecter les dispositions de la constitution afin qu’elles soient traduites dans la vie quotidienne », a expliqué Mohammed Al Ansari, membre du bureau exécutif de l’Istiqlal. Et d’ajouter : « A quatre reprises, le gouvernement a demandé de repousser l’examen d’un tel texte et promis de légiférer par décret ». Un casse-tête loin d’être résolu par le gouvernement. Depuis sa création, l’Istiqlal n’a cessé de revendiquer l’arabisation. Un souhait assez démagogique, étant donné que les élites de ce parti ont toujours placé leurs enfants dans les établissements de la mission culturelle française, appelée autrefois « mission civilisatrice ». C’est ce qu’avance Gilbert Grandguillaume dans son livre intitulé « Arabisation et politique linguistique au Maghreb ». Le Premier ministre Abbas El Fassi, en fidèle héritier de son leader charismatique Allal El Fassi, ne déroge pas à la règle. Lui aussi, place ses enfants dans l’école française. « L’histoire de l’arabisation au Maroc consiste essentiellement en cet affrontement politique, entraînant des conséquences sur la structure de l’enseignement principalement », résume fort subtilement Gilbert Grandguillaume. Depuis plus d’un mois, la question de l’arabisation revient peu à peu au centre des débats, comme si elle constituait un sésame pour la paix sociale.

Sabotage de l’Arabe

Par ces temps de revendications, la presse arabophone, première concernée, remet sur le tapis cette épineuse question, avec comme chef de file le quotidien Attajdid. On parle de « sabotage de la langue arabe par le dialectal », de « projet inauguré par le colon français » ou encore de « processus de kidnaping de la langue du coran ». Dans les colonnes du journal officiel du PJD, Abdeljalil Meskine indique le 24 avril que la langue arabe connaît des rejets pour différentes raisons depuis plusieurs années. « Elle a été méprisée, autant que le peuple arabe. Heureusement que le Coran était là pour la maintenir » écrit le journaliste. Il analyse les causes de la présence de la langue française au Maroc ainsi : « Le colon a créé une rupture entre le présent et le passé de la civilisation arabe. Il a laissé une portion de la population différente dans le but de parasiter la langue arabe ». Pour corroborer le tout, Abdeljalil Meskine pense qu’il est assez aisé d’apprendre le français : « on peut le maîtriser en six mois » déclare-t-il cahin-caha, avant de préciser qu’il ne faut en aucun cas s’imprégner de la culture française. Moulay Omar Ben Hamad, dans les pages du même journal (datant du 22 avril), n’y va pas par quatre chemins : « La langue arabe n’a jamais été imposée parce que d’emblée, elle a fait partie du Coran. Les amazighs ont adopté l’arabe parce qu’ils ont aimé le Coran. La preuve en est que les amazighs ont créé leur propre écriture en utilisant la caligraphie arabe ! », écrit le chroniqueur. Les propos de Miloud Hbibi, directeur du bureau de coordination de l’arabisation sont plus mesurés. Dans une interview accordée au journal Al Alam le 18 avril, il affirme que même si le multilinguisme peut être considéré comme une valeur ajoutée à la langue arabe, la suprématie d’une langue étrangère sur la langue maternelle est un manquement à l’appui fondamental de l’identité du pays. Même son de cloche chez Moussa Chami, professeur à l’Université Mohamed V de Rabat, qui considère que l’arabe est exposé à un danger à cause de la suprématie du français sur l’administration, les commerces et les services en général. « Le gouvernement marocain doit reconsidérer l’arabe à partir de l’application de la constitution. Le français est tout le temps resté une langue étrangère qui nous permet une ouverture sur le monde occidental. C’est un fardeau. Les commerces dans nos villes ont leur enseigne en langue française. C’est une chose anormale ! » fustige ce traducteur. Pour lui, il existe une élite marocaine ayant un pouvoir aussi bien économique que politique qui méconnaît la langue arabe, puisqu’elle a été formée en langue française, « elle défend donc ses intérêts » dénonce-t-il. Les expectorations de Moussa Chami ne s’arrêtent pas là : « Après un demi-siècle, si la situation reste ainsi, si le monde ne subit pas les catastrophes naturelles, la langue arabe disparaîtra ! »

Langue d’élite

Spécialiste de la littérature arabe, Abdelfattah Kilito, prend quant à lui la question de l’arabisation avec des pincettes. L’écrivain ne voit pas le français, ni même la darija ou l’amazigh, comme des freins au rôle pleinement identitaire que devrait jouer la langue nationale officielle. « On peut être fort dans les deux langues », dit l’écrivain. Il n’hésite pas à avancer que pour des raisons historiques, le français fait partie de l’identité marocaine. Selon lui, il existe une littérature en darija depuis des siècles (le malhoune par exemple). Il ne faudrait donc pas fustiger le français, l’arabe dialectal ou l’amazigh en faveur de l’arabe classique, mais s’intéresser de plus près à l’enseignement : « Il faut un enseignement bilingue dès la première scolarisation ». Abdelfattah Kilito précise astucieusement que même si l’usage de l’arabe est un idéal, quelque soit la langue des textes administratifs, le problème restera le même dans un pays caractérisé par un fort taux d’analphabétisme. L’historien Abdeslam Cheddadi va plus loin dans la réflexion. Sa thèse est la suivante : s’il est vrai que les Marocains, pour des raisons religieuses et historiques, éprouvent pour l’arabe classique le plus grand respect et le plus profond attachement, il ne faut pas occulter le fait qu’il a toujours été au Maroc la langue d’une élite retreinte, et qu’il a d’ailleurs été plus écrit que parlé, et souvent mal maîtrisé… « Comme c’était déjà le cas il y a six siècles, l’arabe dialectal est, dans les faits, une langue indépendante autant que l’amazigh », déclare Cheddadi qui conclut que ce sont dans ces deux langues que les marocains s’expriment spontanément et par lesquelles ils sont capables de traduire leur sensibilité profonde, leurs gestes, leurs expériences, etc. Le problème qui se pose aujourd’hui au Maroc n’est finalement pas celui de la définition d’une politique à adopter vis-à-vis de telle ou telle langue, mais plus fondamentalement, celui de la fonction linguistique elle-même, qui connaît une sorte de dérèglement qui saute aux yeux dans les lieux de travail, dans le système éducatif, au sein de la famille et dans les médias. Comme en témoignent ses différents points de vue, le choix de l’arabe classique comme langue officielle soulève de très sérieux problèmes identitaires et pratiques. Le débat qui justifie ce choix n’a toujours pas eu lieu. Savoir accepter son passé historique et culturel serait déjà un premier pas.

Hicham Bennani

Le Journal Hebdomadaire, mai 2008

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