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EGYPTE-élections

Posted in Monde by hichambennani on avril 15, 2008

Le leurre démocratique

Enlisés dans une situation d’état d’urgence permanente depuis quelques années, les Égyptiens ont été peu nombreux à se déplacer aux urnes pour les élections municipales. Pourquoi un tel désarroi ?

L’élection des 52000 maires et conseils municipaux qui devait se dérouler il y a maintenant deux ans a finalement bien eu lieu mardi 8 avril en Egypte. Dans un climat marqué par une forte tension sociale, ce scrutin a, comme à l’accoutumée, fait office de baromètre de la démocratie dans le pays. « Les rapports publiés par l’Organisme central des comptes sur ces 30 dernières années font état d’un trou de 4,5 milliards de livres égyptiennes à cause de la corruption qui gangrène les conseils municipaux » indique Abdel Hamid Kamal, membre du parti du Rassemblement (gauche). Le Parti national démocrate (PND) a presque tout raflé lors de ce vote faussé et les milliers de candidats de l’opposition n’ont pas pesé bien lourd face aux 53000 du PND. D’autant plus que le parti le plus crédible et le plus menaçant aux yeux du pouvoir, à savoir les Frères musulmans, a boycotté ces élections. La raison ? Leur mise à l’écart forcée. « Nous voulions présenter 6000 candidats, mais face aux actes de violence et aux agressions physiques, seuls 498 ont réussi à présenter leur dossier et au final, seulement 33 candidatures ont été retenues» affirme Mohamad Habib, numéro deux du parti islamiste. Ces dernières semaines, environ un millier de ses membres ont été arrêtés et la quasi-totalité de ses candidats écartés. Parallèlement à ce boycott, les Frères musulmans ont tenté d’instaurer la terreur en profitant des évènements de Mahallah Al Kobra. Ce centre de l’industrie du textile situé à 120 km du Caire a été le théâtre de grèves sans précédent il y a deux ans. Le lundi 7 avril, de violentes contestations éclataient dans la petite ville, en réaction à la flambée des prix et d’une pénurie du pain subventionné, entraînant la mort d’un adolescent de 15 ans et 80 blessés selon une source de sécurité. Les images diffusées sur la télévision publique égyptienne étaient dignes des terribles cris de désespoir des banlieues parisiennes de 2005. Hasard ou coïncidence, Khalil Al Hayya, haut responsable du Hamas, a menacé au même moment de prendre d’assaut les points de passage de la Bande de Gaza. C’est dans ce contexte que les Frères musulmans ont annoncé une grève ouvrière qui n’a finalement pas eu lieu. Le Premier ministre égyptien Ahmed Nazif a fait le déplacement dans la ville, pour répondre aux attentes des ouvriers. Des primes allant de 15 jours à un mois de salaire leurs ont été octroyées, en reconnaissance à leur refus de répondre à l’appel des Frères.

Un pacte secret

D’après un journaliste égyptien qui a préféré gardé l’anonymat, les Frères musulmans sont les seuls à incarner la contestation du pouvoir. « Ils sont très structurés et bénéficient de financements très importants venus de certains pays du Golfe… Ils essayent de pousser le peuple à se soulever mais ça ne marche jamais » analyse cette même source. Il conclut : « Les Frères musulmans se concentrent sur le petit commerce comme en Turquie, ils ont créé le problème de la pénurie du pain ! Mais ceci est en train de se résoudre ». Selon Chérif Albert, journaliste politique à Al Ahram Hebdo, la majorité des journalistes en Egypte auraient souhaité que les Frères musulmans participent à ces élections. « En boycottant le scrutin, ils se victimisent et profitent de la situation pour parler au peuple ». Le fait est qu’ils ne lui tendent pas suffisamment l’oreille.
La mouvance des Frères musulmans en Egypte est apparue en 1928, alors que le pays des Pharaons était encore sous le joug de l’empire britannique. Officiellement interdit depuis 1954, ils ont toujours eu pour ambition d’appliquer la charia et de créer un Etat islamique. Étouffés par Nasser, les Frères ont servi à Sadate de bouclier anti-communiste. Privés de légitimité, ils entrent au Parlement sous l’ère Moubarak dans les années 80 par l’intermédiaire d’une coalition avec l’opposition et infiltrent d’importants corps de métier comme des médecins, ingénieurs et avocats. Lors des élections législatives de 2005, ils remportent 1 siège sur 5 au Parlement. Pour empêcher une nouvelle victoire de ce parti, intimidation et arrestations se sont multipliées depuis deux ans. « Les affiches accrochées par nos candidats sont arrachées à chaque fois ! » dénonce Saad Al Qatatni, député des Frères musulmans.
De par leur impact direct sur les présidentielles de 2011, les élections municipales avait un enjeu majeur. Les candidats doivent obtenir l’approbation de 140 membres des municipalités dans 10 gouvernorats. Ce qui explique le mécontentement des Frères. « Ils voulaient saisir cette opportunité pour prouver leur légitimité et pour négocier certaines concessions avec l’Etat » observe Amr Al Chobaki, chercheur au Centre des Etudes Politiques du journal Al Ahram.
Au lendemain des municipales, la quasi-totalité des médias égyptiens ont dénoncé les corruptions et leur caractère « préétabli». Tous confirment la victoire écrasante du PND (El Watani) devant le parti libéral (Al Wafd) et le parti socialiste (El Tagamou’). Selon Adam Yassine, membre du mouvement d’opposition Kefaya*, « Le peuple savait que ces élections n’auraient aucun impact et qu’elles seraient à nouveau truquées, c’est pour cela qu’il n’a pas voté ». Et d’ajouter : « Kefaya soupçonne le parti de Moubarak d’avoir effectué un pacte secret avec l’opposition ». Mohammed El Cherkaoui, chauffeur et militant de Kefaya, a été arrêté juste avant les élections. Une vidéo sur Internet qui le représentait dans un commissariat, humilié par les forces de l’ordre usant de pratiques d’un autre temps, n’est pas passée inaperçue sur la toile l’année dernière.

Le Diktat de Moubarak

Face à cette pâmoison démocratique trop criarde, les Etats-Unis, allié incontournable de l’Egypte, ont mis en garde le régime de Moubarak. Dans la peau de l’éternel « gendarme du monde » le pays de l’Oncle Sam, par le biais de Dana Perino, porte parole de la Maison Blanche, s’est déclaré choqué par rapport au fait que « des candidats de l’opposition et des militants électoraux ont été victimes de harcèlement et d’arrestations ». « Nous continuons à encourager vivement le gouvernement égyptien à prendre des mesures concrètes pour plus de démocratie, de liberté et d’ouverture politique » a-t-elle ajouté dans un communiqué. Les Américains n’interviendront pas pour autant, pour ne pas trop brusquer le « gendarme du Moyen Orient ».

Les années se suivent et se ressemblent en Egypte où le « Diktat » de Hosni Moubarak perdure depuis l’assassinat d’Anouar El Sadate en 1981. Le peuple, qui avait cru en des lendemains meilleurs lors des premières élections présidentielles pluralistes de l’histoire du pays en 2005, finalement très largement remportées par l’immortel Moubarak, reste victime de son ignorance et de la répression qui sévit à chaque débordement. On attend avec impatience la suite du feuilleton de la dynastie des Moubarak et peut-être, le sacre du fils Gamal. « C’est le mieux préparé pour gouverner les Egyptiens et rien dans la loi n’empêche le fils du président de lui succéder » a récemment déclaré le fameux acteur Adel Imam à l’hebdomadaire Newsweek. Pendant que les artistes, eux-mêmes, deviennent des instruments du pouvoir, le peuple, quant à lui, observe et subit… malgré quelques cris étouffés.

Hicham Bennani

*Kefaya (ça suffit) est un mouvement d’opposition qui regroupe toutes les tendances idéologiques réclamant le retrait du président Hosni Moubarak.

Le Journal Hebdomadaire, avril 2008

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