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ESSAI

Posted in Livres by hichambennani on mai 3, 2008

Viols en scène

Un ouvrage qui livre trois douloureux témoignages de jeunes mères marocaines célibataires et transcrit également la pièce de théâtre qui en découle.

Amal Ayouch

Donner la parole aux femmes meurtries. Telle a été la volonté d’Amal Ayouch en recueillant les témoignages de trois jeunes mères célibataires de l’association Solidarité Féminine. Violenscene est un ouvrage qui reprend en détail les propos de ces filles, victimes d’injustice et de maltraitance. La dernière partie du livre est une adaptation de leur vécu à la scène théâtrale. Deux versions sont à la portée du lecteur dans le même fascicule : l’une en français, l’autre en arabe. L’idée centrale est de « donner un droit de parole aux femmes marginalisées dans un pays encore dominé par une culture machiste et des coutumes aliénantes, à travers des témoignages retranscrits sans fioritures, ni artifices de séduction, une parole directe et forte » résume Amal Ayouch. Cette dernière explique que, consciente de la difficulté de monter et de concrétiser un projet au Maroc, elle a trouvé ses sources d’inspiration principalement dans « Miseria » qui relate l’expérience d’Aïcha Ech-Channa lorsqu’elle était assistante sociale. Des histoires courtes et poignantes, dénonçant la violence subie par les femmes et la réalité d’une société trop inadaptée aux injustices. « Ces textes m’ont bouleversée ! » souligne Amal Ayouch. Pour faire un travail plus profond que celui d’adapter simplement « Miseria » au théâtre, elle a choisi de s’intéresser de très près aux problèmes des femmes célibataires en les rencontrant, en leur parlant et surtout en s’efforçant de ressentir leurs émotions les plus spontanées. Ces vérités poignantes font éclater au grand jour les drames vécus par les jeunes femmes et dépeignent certains aspects de la société marocaine. Le rapport mère-fille, la violence verbale, la difficulté à communiquer à cause des tabous sociaux, la condition féminine, la pression sociale, l’émigration, la justice, les droits de l’enfant, les conditions de vie des défavorisés… font partie des nombreux thèmes qui ressortent des témoignages. Les noms des trois Marocaines ont été modifiés afin de les protéger. Lakbira, 19 ans est la mère de Fatima, 22 mois. Malgré ce qu’elle a traversé, son vocabulaire reste digne. Révoltée, elle ne lâche pas une seule fois un mot de travers, une insulte. « Quand j’ai eu besoin de faire les papiers pour ma fille partout où je passais ils me regardaient avec mépris, tous ces hommes qui vous déshabillent du regard dès qu’ils savent… Les femmes c’est pire encore, c’est comme si je les avais toutes salies… » raconte la jeune femme. En plongeant dans son témoignage, le lecteur à l’impression d’être tout proche de cette mère, qui est encore hantée par ce qu’elle a vécu au tribunal. Son violeur a écopé de cinq mois de prison ferme. Il en purgera trois, rechoua à l’appui. La victime quant à elle, passera 22 jours sous les verrous, par « prévention ».

Obligée de se prostituer

Houria n’est pas mieux lotie. À 17 ans, elle doit prendre en charge Hatim, un bébé de 8 mois. Moins frénétique dans ses mots car plus renfermée, son discours d’écorchée vive est tout aussi bouleversant. « Quand j’ai le cœur plein de chagrins et que les mots ne veulent plus sortir, j’ai la gorge pleine de nœuds. Je me mets face à la mer et je pleure, je pleure… » Le Hashish est le remède qui lui permet d’oublier et de rire. « Ça me détend, je deviens moins agressive… Et puis je m’évade, je pars dans un monde de rêve ». Le dernier témoignage est le plus cru. C’est celui d’une martyre qui n’a plus aucun espoir. Un discours terrifiant d’après Amal Ayouch. Dès l’âge de 3 ans, Milouda a été victime de son milieu social. Agée de 19 ans, la mère de Niama (9 mois) est vouée à vivre en esclave depuis sa plus tendre enfance. La rue ne lui a pas fait de cadeaux. Obligée de se prostituer, elle a subi l’impensable. Ce qui explique que son esprit soit en aussi mauvais état que son corps. « Ici on parle de justice divine, je veux bien y croire mais en attendant c’est tout de suite que j’ai besoin de m’en sortir » dénonce Milouda. La pièce, mise en scène par Abdelmajid El Haouasse, basée en majeure partie sur le témoignage de Lakbira a vu le jour le 19 octobre 2006. La première représentation a eu lieu le 1er novembre 2006 à Rabat. Présentée au public casablancais en mars dernier dans le cadre du festival « Allons au théâtre », l’histoire se déroule dans un cadre à l’italienne, un espace multiple qui permet des actions simultanées au fur et à mesure du déroulement des scènes. Quatre femmes et deux hommes sont sur l’estrade. A noter aussi la présence d’une violoncelliste. D’où le titre clin-d’œil de la pièce qui confronte la violence et la scène, avec un violoncelle en toile de fond. Ainsi, cet ouvrage est la concrétisation du travail de sape d’Amal Ayouch envers les injustices subies par les femmes. En mêlant la réalité à la fiction théâtrale, Violenscene a le mérite de reprendre avec exactitude trois témoignages durs, réels, sanglants, mais aussi tellement banals.

HB

Violenscene, témoignages recueillis par Amal Ayouch, dramaturgie d’Abdelmajid El Haouasse. Editions Aïni Bennaï, mai 2008.

Le Journal Hebdomadaire, juin 2008

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