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Graffiti au Maroc

Posted in Livres, Société by hichambennani on mai 3, 2008

Les tags de la honte

par Hicham Bennani

photo AFP

L’ouvrage d’Ahmed Cherrak se penche sur les inscriptions ou dessins tagués par les adolescents des lycées marocains. Une première au Maroc et dans le monde arabe.

Le sociologue Ahmed Cherrak s’est intéressé de très près aux graffiti pendant dix ans. De longues années pendant lesquelles il a sillonné le monde pour comprendre ce phénomène qui date de la nuit des temps. Le fruit de ce travail réside dans son ouvrage intitulé « Graffiti, approche sociologique de « l’écriture sur les murs» dans les lycées au Maroc et dans le monde arabe. » Un condensé de sa thèse de Doctorat dirigée par le professeur Bouziane Bouchnafati. « Ma thèse est trop académique et technique, j’ai transformé les 600 pages en un ouvrage plus fluide » explique l’écrivain. Son livre en langue arabe est en cours de publication aux éditions Taouhidi et sera disponible en librairie à la fin du mois de mars. Pour étayer ses recherches, Ahmed Cherrak s’est appuyé sur de nombreux ouvrages références et sur des revues spécialisées puisés notamment dans des bibliothèques et centres de documentation en France et aux Etats Unis. Parallèlement, il a observé les graffiti dans le monde et plus particulièrement en Syrie, au Liban et en Tunisie, pour les comparer à ceux du Maroc. Afin de délimiter sa thèse, le sociologue a concentré ses recherches sur un corpus de vingt-cinq établissements scolaires regroupant la tranche des 15-20 ans, dans la ville de Fès. Lycées pour garçons, pour filles, mixtes, instituts spécialisés, lycée pour les non voyants, écoles privées, lycée français, école coranique…rien n’a été laissé au hasard. Des lieux dans lesquels il a d’une part pris des photos et d’autre part, reproduit consciencieusement les croquis existants. Sans oublier le travail de proximité effectué avec les élèves et les enseignants. Ahmed Cherrak, lui même professeur, a largement débattu du sujet avec ces derniers. L’homme a répertorié, classé, analysé et interprété tous les graffiti relevés. Un vrai travail d’orfèvre qu’il a souhaité rendre accessible à un large public. Quel bilan dresse le sociologue de ses recherches ? Comment se positionnent les graffiteurs dans les lycées marocains ?

Outil de contestation

Tout le monde a griffonné a un moment ou un autre de sa vie. Il ne s’agit nullement d’un don, mais d’un geste naturel. Le mot graffiti vient de l’italien graffito qui dérive du latin « graphium » signifiant éraflure. C’est une inscription ou un dessin griffonné à la main sur un support qui par définition n’est pas prévu à cet effet. Le phénomène est donc vieux comme le monde, puisque depuis des millénaires, l’homme laisse derrière lui des marques plus ou moins visibles de son passé. Les exemples abondent en la matière, de la Vallée des rois en Egypte à l’Agora d’Athènes, les traces de l’Histoire font encore parler d’elles et éclairent les archéologues. Au 19ème siècle, les graffiti ont pris une tournure devenue de plus en plus synonyme de protestation et ont permis aux contestataires de s’exprimer. D’après Ahmed Cherrak, le mythique quartier d’Harlem, aux Etats Unis, serait à l’origine des graffiti dits modernes. La guerre d’Algérie, mai 1968, le mur de Berlin, le conflit israélo-palestinien…Les récits ne manquent pas pour montrer à quel point les revendications sociales et politiques sont balisées par le phénomène. Avec le temps et la multiplication de cet instrument de propagande, certains pays comme la France, les Etats Unis ou encore l’Espagne ont accordé au graffiti une vocation artistique. Mais il reste de façon générale un outil de contestation dans le monde. « En Irak, pendant l’embargo, l’Etat a demandé à la population d’inscrire des graffiti contre les Etats Unis ! » note Ahmed Cherrak en précisant : « c’est la première fois dans l’histoire que le graffiti a été utilisé comme un instrument de l’Etat. » Dans son livre, le professeur Cherrak constate que toutes les inscriptions d’élèves se font à l’aide de feutres, crayons, stylos, compas, craies, cutters, canifs et couteaux, mais très rarement de bombes de peintures, encore trop chères au Maroc. Les supports utilisés sont les tables, chaises, portes, cloisons en tout genre et murs. L’endroit qui aura le plus retenu son attention n’est autre que les toilettes des établissements. Un lieu où chacun peut s’exprimer en gardant l’anonymat. « Les élèves sont seuls face à eux-mêmes dans les toilettes. Qu’est ce qui se passe dans la tête d’un élève qui peut écrire ce qu’il veut sans laisser de signature et qui n’est pas surveillé ?» se questionne l’écrivain. Il parle de véritable « carrefour des signes » pour qualifier les graffiti rencontrés. Arabe, français, allemand, espagnol, anglais et amazigh font partie des langues étudiées et donc utilisées par les élèves pour s’exprimer à leur manière sur les supports interdits. Croquis, dessins, esquisse et calligraphie arabe sont également présents.

Thèmes autour du sexe

Abdallah Ouardini, pédopsychiatre, a étudié le comportement de l’enfant avec le dessin durant son parcour professionnel. Il perçoit les graffiti dans les lycées comme une production spontanée qui ne relèverait pas de la production de l’inconscient. « C’est un moyen d’expression, un symbolisme qui marque quelque chose qui est de l’ordre de la transgression. » pense ce spécialiste winnicottien. Et d’ajouter : « En écrivant sur un mur, l’adolescent s’adresse à quelqu’un, il attend parfois une réponse. » Une affirmation vérifiée dans la thèse de Cherrak, où souvent, un premier message inscrit est suivi de plusieurs réponses. En voici un extrait parlant : « Est-ce que toutes les filles sont d’accord avec moi : l’homme est un outil pour avoir du plaisir…je suis d’accord avec toi…moi aussi…tu as tord parce que ce que l’homme et la femme sont fait l’un pour l’autre… » Najat Mjid, pour avoir soutenu les enfants des rues âgés de huit à vingt-et-un an, en connaît également un rayon sur la question. Elle a eu l’occasion d’observer des jeunes issus de milieux défavorisés s’exprimer à travers des graffiti dans le cadre de programmes d’expression libre. « Peindre sur un mûr c’est s’approprier quelque chose » analyse la présidente de l’association Bayti. Elle indique que le dessin de l’adolescent dépend toujours de son vécu et de son âge. Exemple à l’appui : « J’ai remarqué que les enfants victimes d’exploitation sexuelle dessinaient toujours le sexe en dehors du corps ! » Pour revenir au livre de Cherrak, les thèmes abordés dans les lycées de Fès relèvent principalement du sexe, de l’amour et du corps. L’opprobre est jetée envers les enseignants, les camarades et la société en général. Sans parler de la liste exhaustive des ignominies qui de « zobi » à « nike ta mère » attestent des arguties dont font preuves les élèves. Les messages en faveur ou à l’encontre du club de football de Fès ou de l’équipe nationale marocaine sont aussi de mise. Quant aux soutiens engagés pro-palestiniens ou pro-Saddam, ils sont moins nombreux. Ahmed Cherrak résume la situation ainsi : « Les élèves s’expriment d’une façon vulgaire certes, mais les traditions marocaines restent ancrées dans leurs têtes. Ils veulent seulement satisfaire quelques revendications mais le fond reste profondément marocain et relié à notre culture. » Les jeunes marocains laisseraient donc échapper leurs humeurs dans des normes bien définies inhérentes à la société marocaine, avec en toile de fond un cadre naturel. Le constat final du chercheur rejoint le bilan désastreux de l’enseignement au Maroc. Ahmed Cherrak dénonce le désert politique et culturel dans lequel se trouvent les jeunes. « Ils ne lisent pas et n’ont pas où aller pour se cultiver. On voit très clairement dans leurs dessins et leurs mots qu’ils ne sont pas suffisamment mûrs. » synthétise-t-il. Le lien entre Internet et les graffiti constitue sa réflexion du moment. Car il est vrai que tout comme sur un mur où on laisse un message anonyme, les forums de discussion permettent de communiquer sans dévoiler son identité… Ou presque.

Interview : Ahmed Cherrak

Professeur de sociologie et membre du bureau central de l’union des écrivains du Maroc

« Tout le monde est contre les graffiti au Maroc ! »

Qu’est ce qui vous a poussé à étudier les graffiti dans les lycées ?

Je me suis demandé dès mes débuts dans l’enseignement en 1979, pourquoi ces jeunes taguaient partout ? Au début je me suis dit qu’ils étaient mal éduqués. Mais ensuite, j’ai voulu chercher plus loin et analyser ce discours.

Pourquoi avoir mis dix ans avant de finir vos recherches ?

Dans un même graffiti, il y a un grand nombre de messages à décoder. J’ai du m’intéresser à plusieurs disciplines comme la psychanalyse, la psychologie, la sociologie, ou encore la sémiologie pour faire ce travail.

Qui est concerné par les graffiti au Maroc ?

Les graffiti concernent tout le monde, tous les gens sont des graffiteurs. Que ce soit en classe, pendant une réunion ou à l’extérieur, l’élève comme l’homme d’affaire ont ce point en commun. On peut gribouiller sans s’en rendre compte, tout le monde le fait, tout le monde l’a fait. Dans l’histoire, beaucoup de grands hommes comme Victor Hugo étaient de grands graffiteurs.

Est ce que cela veut dire pour autant que les Marocains sont pour les graffiti ?

Tout le monde est contre les graffiti au Maroc. Le lycée ne déroge pas à la règle. Les professeurs et l’administration n’encouragent pas cette pratique. Au début et à la fin de chaque année scolaire, surtout à l’école primaire, les élèves sont mobilisés pour nettoyer tout ce qu’ils ont écrit. Les tables sont astiquées et la mémoire qui était gravée disparaît à tout jamais. Enlever les graffiti, c’est enlever une partie de cette mémoire laissée comme une trace.

Parlez-moi d’une de vos expériences avec les élèves dans les lycées…

Un jour, nous leur avons distribué un bout de papier en leur donnant le feu vert pour écrire ou gribouiller ce qui leur passait par la tête. Ils devaient ensuite jeter ces papiers directement dans la corbeille, ni vu, ni connu. Mais l’expérience s’est avérée être un échec. Ils ont continué à griffonner sur les tables et n’ont pas osé se lâcher sur les papiers.

Y a-t-il une différence entre les graffiti de filles et ceux des garçons ?

J’ai constaté qu’il y a une véritable égalité homme-femme sur le plan des graffiti. Dans les lycées de garçons, les élèves ne se gênent pas pour parler de sexe. Et c’est exactement la même chose pour les lycées de filles. Dans les lycées mixtes, garçons et filles ont plus de réticences à étaler leurs pensées.

Quelle est la distinction entre les graffiti qui existent au Maroc et ceux présents dans d’autres pays comme la France ou les Etats Unis ?

En Europe et aux Etats Unis, les graffiti sont produits par des marginaux, parmi eux il y a des homosexuels. Au Maroc c’est simplement un mouvement de jeunes qui veulent s’exprimer. Les élèves font des recommandations mais pas au point de détruire l’institution. Les graffiti en France indiquaient clairement dès 1968 : « A bas la famille ». Dans le monde, il y a eu des tags contre la religion, pour la liberté sexuelle etc. Dans notre pays, on peut demander la liberté mais pas à n’importe quel prix et sans briser les codes marocains. On peut parler au Maroc d’une marge institutionnalisée et non pas d’une marge marginalisée.

Vous parlez des homosexuels…Y’a-t-il des propos homophobes chez les élèves marocains à travers leurs graffiti ?

Les grafitti contre les homosexuels n’existent pas au Maroc. L’homosexualité est un tabou et un drame. Le mot se réduit à une insulte sociale très puissante. Au Maroc si tu traites quelqu’un d’homo c’est un drame ! Autre point, sur les vingt-cinq lycées que j’ai observé, aucun graffiti n’évoque la virginité. Les croquis parlent de sexe vulgairement mais restent dans la norme.

A qui s’adressent les insultent des élèves principalement ?

Surtout au corps enseignant et à l’administration. Ca leur arrive aussi d’insulter une équipe de football, le parlement ou les ministres…et en particulier le ministre de l’éducation nationale, bien évidemment.

Propos recueillis par HB

Le Journal Hebdomadaire, mai 2008

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2 Réponses

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  1. trick said, on décembre 30, 2008 at 2:38

    slt je suis un graffeur marocain
    from mohammedia city
    voila mon blog d m graff lach t com stp
    merci bcp
    by trick 54

    graff 2 maroc

  2. trick said, on décembre 30, 2008 at 2:39

    slt je suis un graffeur marocain
    from mohammedia city
    voila mon blog d m graff http://www.trick-14.skyblog.com
    lach t com stp
    merci bcp
    by trick 54

    graff 2 maroc


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