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Taxis collectifs au Maroc

Posted in Economie, Maroc by hichambennani on octobre 16, 2008

Des taxis pas si blancs

 

Point noir de la circulation urbaine, les taxis collectifs perdurent dans un secteur à deux vitesses, souvent en dehors de toute légalité. Explication.

 

Par Hicham Bennani

 

Alain, homme d’affaires libanais de 43 ans, effectue depuis six mois des visites régulières au Maroc. La première image qu’il a eue du pays, à la sortie de l’aéroport Mohammed V à Casablanca, est celle des fameux « taxis blancs », stationnés de façon anarchique, avec des chauffeurs hélant le chaland comme le ferait un vendeur à la sauvette dans un souk. « Ce n’est pas le meilleur accueil pour un touriste : des voitures dans un état désastreux, un intérieur insalubre et des chauffeurs, ou devrais-je dire des chauffards, qui n’ont aucune notion d’hygiène. Je pense que votre ministère du Tourisme devrait s’intéresser à ce sujet en priorité », assène Alain, visiblement marqué par son expérience avec les taxis en question. Il n’est certainement pas le seul à se plaindre de ceux qu’on surnomme les « vaches folles ». Chaque matin, Malika, jeune femme de ménage slaouie, emprunte un grand taxi pour se rendre au domicile de son employeur à Rabat. Malika n’a pas vraiment le choix : c’est bien plus rapide qu’en bus, dont l’itinéraire est entrecoupé par des arrêts successifs. Et de toute manière, il n’y a pas de ligne de bus directe qui passe par son quartier, dans l’ancienne médina de Salé.

 

 

Hors-la-loi ?

Le fait est là : les grands taxis représentent aujourd’hui un moyen de transport incontournable, notamment en zone urbaine. D’environ 6000 unités au début des années 80, leur parc est passé à plus de 30 000 ! “Dans une ville comme Tanger, les itinéraires des autobus ne collent pas à la demande de transport, tandis que les taxis s’adaptent aux besoins”, analyse Julien Le Tellier, géographe français, auteur d’une recherche édifiante sur les transports dans les grandes villes marocaines. Et d’ajouter : “Des itinéraires urbains sont ouverts aux taxis collectifs pour la desserte des quartiers périphériques : concurrence déloyale ou complémentarité, toujours est-il qu’ils répondent à des besoins de mobilité insatisfaits par les autres moyens de transport”. En clair : si les taxis collectifs se portent aussi bien, c’est parce que les transports en commun en milieu citadin sont défaillants.

Une idée battue en brèche par les dirigeants de sociétés de transport urbain, qui voient les grands taxis comme un frein au développement des transports. « L’existence de cette concurrence dissuade les transporteurs d’investir davantage. Si les taxis blancs appliquaient la loi, on aurait 50% de chiffre d’affaires en plus », s’indigne Khalid Chrouate, PDG du concessionnaire casablancais M’Dina Bus. On comprend son désarroi : à Casablanca, ce sont pas moins de 100 000 passagers à opter quotidiennement pour le grand taxi plutôt que pour le bus. D’ailleurs, le contrat signé par la société avec la Ville de Casablanca prévoit un « rééquilibrage progressif des taxis blancs d’ici fin 2009 », comprenez une réduction du nombre de véhicules circulant dans Casablanca intra-muros. Une faveur accordée à M’Dina Bus ? Que nenni : d’après un dahir datant de 1963, les grands taxis n’ont pas le droit d’opérer à l’intérieur du périmètre urbain. Et aucun autre texte n’est venu l’amender depuis.

En théorie donc, seuls les petits taxis, dotés d’un compteur, sont habilités à prendre des passagers en ville. Mais dans les faits, les taxis collectifs s’accaparent les lignes desservant les quartiers périphériques. Seules exceptions confirmant la règle : Marrakech et Fez, où les grands taxis se cantonnent au transport interurbain.

 

La réforme peut attendre

 

« À Casablanca, il est impossible de respecter le texte du dahir, qui date d’une époque révolue, oppose Ahmed Taky, de l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM). Les taxis blancs répondent à un besoin réel des habitants. Nous attendons toujours une réforme plus adaptée de la loi sur les transports ». Petite compensation, depuis l’année dernière, les grands taxis peuvent pousser l’accélérateur jusqu’à 90 km/h sur autoroute, contre 80 km/h auparavant. 10 petits km/h de plus, qui permettent aux taxis d’améliorer leur rentabilité en augmentant le nombre d’allers-retours.

Il faut dire qu’avec les grands taxis, les autorités n’en sont pas à une concession près. Si la loi les autorise à transporter jusqu’à six passagers (en plus du chauffeur), c’est plutôt une dérogation spéciale qui leur permet de faire fi de l’obligation du port de ceinture de sécurité. Un comble pour un moyen de transport essentiellement interurbain, desservi par des véhicules d’un autre âge.

Il s’agit le plus souvent de Mercedes 240 Diesel trentenaires, peu coûteuses à l’usage et à l’entretien, et surtout réputées pour leur fiabilité (les doyennes de ces guimbardes affichent jusqu’à 3 millions de kilomètres au compteur !) et leur résistance à une utilisation intensive : d’après les dires de quelques chauffeurs, certains taxis parcourent jusqu’à 1000 km par jour !

Question : qu’est-ce qui explique la mansuétude des autorités à l’égard de cette corporation ? Réponse : la capacité de mobilisation et de nuisance de ses organisations syndicales. Car à la moindre annonce d’une réforme dans leur secteur, les propriétaires et chauffeurs de grands taxis ont réagi par des grèves pouvant bloquer la circulation dans des villes entières. Karim Ghellab, le ministre de l’Equipement et des Transports, et son projet de nouveau Code de la route, en ont fait l’amère expérience il y a deux ans de cela.

Mais au-delà de l’importance prise par les taxis collectifs dans le schéma des transports urbains, c’est aussi l’aspect social qui bride toute velléité de réforme. À en croire des sources syndicales, les grands taxis feraient vivre plus de 90000 ménages. Une raison supplémentaire de ne pas toucher au sacro-saint système d’agréments, géré par le ministère de l’Intérieur. Selon la circulaire dudit ministère, datée du 22 décembre 1981, “le système des agréments doit permettre à une catégorie de citoyens économiquement faibles ou ayant une situation sociale précaire de bénéficier d’une aide de l’administration”. Sur le papier, la « grima » est donc une aide de l’Etat aux personnes démunies. Mais dans les faits, l’appui d’une personne « haut placée » permet de bénéficier d’un ou plusieurs agréments, au vu et au su de la Commission nationale des transports, censée les répartir. S’en suit un mécanisme bien huilé, où interagissent détenteur de l’agrément, locataire (à raison de 2500 DH/mois) et un ou plusieurs chauffeurs. Dans ce circuit économique informel, l’Etat ne perçoit pratiquement aucun impôt, à l’exception d’une taxe annuelle de stationnement (qui plafonne à 400 DH par taxi à Casablanca). C’est donc à ce serpent de mer que Karim Ghellab entend s’attaquer. On lui souhaite du courage…

 

 

Pointage

Un contrôle plutôt souple

Comme les petits taxis, les taxis collectifs sont soumis à la procédure du pointage. Dans les villes, celui-ci est effectué tous les deux jours par des agents de police, au niveau du fameux « bureau des taxis ». Dans les communes rurales, ce sont logiquement les gendarmes qui s’en chargent. Les policiers (ou gendarmes) notent le numéro d’immatriculation, la référence du permis de confiance des chauffeurs et la ligne sur laquelle ils opèreront pendant ces deux jours. Petite exception : les taxis qui effectuent de longues distances, en dehors du périmètre urbain, ne sont soumis à cet examen que tous les 5 jours.

On s’en doute, ce pointage s’accompagne d’un contrôle des véhicules. Mais à en juger par l’état des grands taxis qui circulent dans nos routes, il est tout sauf draconien. D’autant que la corruption y serait monnaie courante : 2 à 5 DH glissés au contrôleur suffiraient à faciliter le passage.

Idem concernant le contrôle technique, auquel les grands taxis sont assujettis selon une périodicité d’un an… comme n’importe quelle autre voiture particulière de plus de 5 ans.

 

Article paru dans TELQUEL numéro 342

 

Chiffres

– Le parc de grands taxis compte 30 000 véhicules (dont près de 6400 à Casablanca), contre 6000 au début des années 80.

– Les grands taxis transportent près de 100 000 passagers par jour à Casablanca.

– Au niveau national, les grands taxis feraient vivre plus de 90 000 ménages.

 

 

 

 

 

 

 

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6 Réponses

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  1. too banal said, on octobre 17, 2008 at 8:38

    Article édifiant! En tout cas, pour un étranger, monter dans ces « corbillards » est à ses touristes et périls!
    Une petite correction à ton article : à Fès, ville où je vis, les grands taxis « blancs » font également l’intra-urbain!!
    Ils sont partout mais surtout à la sortie de la gare et desservent des quartiers périphériques comme « Ben Souda » par exemple…

  2. hichambennani said, on octobre 17, 2008 at 11:44

    ok merci…l’erreur est humaine 🙂 mais je pense qu’ils sont moins dans l’illégalité qu’à Casa…

  3. 5estrellas said, on octobre 17, 2008 at 4:00

    Tu as fais un constat sur l’état des lieux. Trés instructif!

  4. sam said, on octobre 31, 2008 at 12:57

    cette un secteur informel

  5. Webmero said, on décembre 31, 2008 at 5:40

    Good subject ! mais vien voir casa à 18h00 surtot prés de bir inzaran ex roudani !!!!!!!!

  6. Othmane said, on octobre 20, 2010 at 10:05

    merci pour ce post,
    trés interessant


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