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La fuite des talents

Posted in Sport by hichambennani on novembre 13, 2008

Les champions marocains qui défendent les couleurs d’autres pays se font de plus en plus nombreux. Décryptage.

Par Hicham Bennani


Mardi 19 août 2008, Stade Olympique de Pékin. Il est exactement 22h50 quand le Safiot Rachid Ramzi, 30 ans, prend le départ de la finale du 1500 mètres. 3 minutes et 33 secondes plus tard, il franchit l’arrivée en tête, empochant ainsi la médaille d’Or et succédant à un autre marocain, Hicham El Guerrouj. Sauf que la médaille olympique ne sera pas décomptée dans le palmarès des Rouge et Vert, puisque c’est sous les couleurs du Bahreïn que Ramzi a enlevé l’épreuve reine du demi-fond. L’athlète porte en effet depuis 2002 la nationalité du pays du Golfe, une naturalisation qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque.

Je t’aime, mais je te trompe

Pourtant, Ramzi, n’est pas le premier athlète à avoir fait le choix de l’exil. Depuis une vingtaine d’années, certains pays du Golfe se sont lancés dans une vaste politique de recrutement de sportifs étrangers, avec, à la clé, des avantages financiers conséquents. Ramzi n’est ainsi que la partie la plus visible de l’iceberg. Mais son parcours reste un cas d’école.

C’est en 2000 qu’il est approché pour la première fois par le Bahreïn. L’athlète marocain vient de contracter une blessure à la cuisse qui l’éloigne des pistes. Non seulement la Fédération royale marocaine d’athlétisme (FRMA) refuse de payer les 20 000 DH que coûtent les soins, mais elle lui coupe également les vivres, le privant de la maigre prime de 500 DH qui lui est versée chaque mois.

Il ne peut du coup qu’accepter la proposition des Bahreïnis : un poste provisoire au sein de l’armée, à un traitement de 7500 dollars par mois, en sus d’une prise en charge médicale complète. « Malgré l’amour inconditionnel qu’il porte à ses origines, Ramzi a au moins pu réaliser son rêve grâce à Bahraïn », justifie le directeur du journal sportif Al Mountakhab, Idrissi Badreddine. Effectivement, les règles internationales sont claires : que ce soit aux JO ou aux Championnats du monde, seuls trois athlètes d’un même pays peuvent concourir dans la même discipline. Et lorsque Ramzi a débuté, il devait faire face à une rude concurrence. « Le moins que ‘on puisse dire, c’est que l’ère El Guerrouj n’a pas favorisé l’émergence d’athlètes marocains sur le 1500 mètres », argumente le journaliste sportif Najib Salmi. On connaît la suite…

Abderrahman Aït Khamouch est un autre exemple de la fuite des talents sportifs. Originaire d’Errachidia, ce jeune homme de 21 ans s’est également illustré à Pékin, précisément à l’occasion des Jeux Paralympiques. Amputé d’un bras suite à un accident, il a 15 ans quand il tente le rêve espagnol, en traversant la Méditerranée à bord d’une « patera ». C’est durant ses multiples séjours dans des centres d’accueil pour mineurs qu’il fait montre de ses talents de coureur. Il est recruté par le club catalan de Nou Barris, avec lequel il enchaîne les succès, avant d’obtenir en 2005 une bourse du Comité espagnol paralympique. En 2008, il a enfin rendez-vous avec sa première compétition internationale, et pas la moindre : les Jeux Paralympiques 2008. Et ce n’est que quelques jours avant de s’envoler pour Pékin qu’il est naturalisé espagnol. Il en reviendra avec une médaille d’argent 1500 m. « C’est magnifique de venir en Espagne dans le but de travailler et finir par représenter ce pays aux Jeux Paralympiques. C’est le résultat d’une souffrance, d’une lutte et d’un long sacrifice », a-t-il déclaré à la presse espagnole.

Le Maroc ? Connais pas !

Dans d’autres cas, ce sont des binationaux qui, dans leur carrière sportive, ont préféré se détourner de leurs origines marocaines. Dernier en date : le footballeur Tarik El Younoussi, qui a rejoint son compatriote Mohamed Abdellaoui au sein de l’équipe nationale de Norvège. « Sa décision est irrévocable, Tarik se sent bien en Norvège et c’est le pays où il habite. Et le peuple norvégien l’affectionne beaucoup», témoigne le frère de Younoussi. Autre exemple, même histoire : celle de Adil Rami, qui a également « snobé » les Lions de Atlas. En mars 2008, pour son premier (et jusqu’à présent unique) match avec la sélection française A’, il s’en explique devant la presse : « J’avais refusé la sélection marocaine début 2008, parce que je ne voulais pas me mettre une éventuelle barrière par rapport à l’équipe de France ». Mais Adil Rami peut encore changer de cap. Dans le cas d’un joueur possédant la double nationalité, la FIFA indique que, tant que le footballeur n’a pas choisi sa sélection après l’âge de 21 ans, il a encore le choix du pays sous le maillot duquel il souhaite jouer. Mais quand il s’agit d’une naturalisation, le joueur doit, depuis le 30 mai 2008, avoir vécu 5 ans dans le pays en question à partir de ses 18 ans.

Le ballon rond et l’athlétisme ne sont pas des cas isolés. « Toutes les disciplines, sans exception, sont concernées : l’athlétisme, le football, les sports de combat, le tennis et même d’autres sports moins médiatisés », résume Najib Salmi. Un cas parmi d’autres : le boxeur d’origine marocaine Amin Asikainen, qui a entamé son ascension en 2002, est maintenant double champion d’Europe des poids moyens sous les couleurs finlandaises.

Au début, il y eut le protectorat

Et la liste est encore longue, le phénomène ne datant pas d’hier. En 1938, déjà, Larbi Ben Barek a été le premier à inaugurer la liste des footballeurs maghrébins de l’équipe de France. « Pendant le Protectorat, la ligue marocaine de football dépendait de la France. Une fois l’indépendance venue, au lieu de s’estomper, le phénomène de l’expatriation des talents s’est au contraire accéléré », poursuit Najib Salmi.

C’est donc en particulier en France, puis dans d’autres pays d’Europe, que se sont réfugiés certains de nos sportifs. Surtout pour des raisons d’ordre économique, mais pas seulement. Le volet purement sportif est également une source de motivation. « Aujourd’hui, des jeunes joueurs nés en France ont une connaissance très limitée des pays de leur parents. Leur avenir, ils ne le conçoivent qu’en France et avec les Bleus », analysait dans le quotidien français L’Equipe l’ancien footballeur algérien Amar Rouaï. Et d’ajouter : « Entre jouer une phase finale de Coupe du monde et le risque de se faire éliminer dès la phase préliminaire de la Coupe d’Afrique, il n’y a pas l’ombre d’une hésitation ».

Car l’Europe ou les Emirats offrent souvent une chance de reconnaissance et, parfois, un vrai destin. En témoigne le parcours de Abdelatif Benazzi, ancien capitaine de l’équipe de France de rugby. Le 9 mars 2000, ce natif d’Oujda est fait chevalier de la Légion d’honneur. Pour beaucoup de jeunes restés au « bled », il fait aujourd’hui figure de modèle et d’ambassadeur de la planète ovale. Président de l’Association Noor, il milite activement au Maroc pour l’insertion des enfants par la pratique du rugby. « Certains sportifs apportent de l’argent à leurs familles et investissent au Maroc tout en jouant pour d’autres pays. En ce sens, ils prouvent leur amour pour leur terre d’origine », note Badreddine Idrissi.

« Pour retenir ses talents, le gouvernement marocain doit commencer par augmenter son budget pour le sport », propose-t-il. Aujourd’hui, le budget du ministère de la Jeunesse et des Sports avoisine le milliard de dirhams… une somme plus de dix fois inférieure à celui d’un pays comme la France. Au-delà des finances, le problème est aussi organisationnel. Pour Aziz Daouda, ancien directeur technique de la fédération marocaine d’athlétisme, c’est le système des fédérations lui-même qui est dépassé. « Moins de 50 pays continuent à faire confiance au système des fédérations tel que nous le pratiquons. On continue à faire gérer le sport de compétition par des amateurs. Inspirons-nous plutôt de la manière de laquelle est géré le sport anglais, américain ou allemand ! ».

En sens inverse

Mgharba tal moute

Nombre de sportifs d’origine marocaine ont choisi la bannière rouge et vert, alors qu’ils auraient pu faire carrière sous d’autres cieux. C’est notamment le cas de Youssef Hadji et Marouane Chamakh, ou encore Michael Chrétien Bassir, qui ont choisi le maillot des Lions de l’Atlas. « J’ai encore de la famille au Maroc. J’ai grandi dans une banlieue avec beaucoup de Maghrébins, qui suivaient et supportaient les sélections de leurs pays d’origine. J’avoue que cela m’a énormément influencé, confiait-il à TelQuel. Sur le plan sportif, j’étais convaincu que j’avais plus à apporter à la sélection marocaine qu’à l’équipe de France », confie Bassir. Deux fois quart de finaliste à Roland Garros, le tennisman Hicham Arazi a, quant à lui, grandi dans l’Hexagone. Il est pourtant resté fidèle à son pays d’origine. « Son père y est pour beaucoup. Il l’a assurément influencé dans ce choix », explique le journaliste sportif Mohamed Rohli.

Alors que son cœur balançait entre le Maroc et la France, Mustapha Hadji, ballon d’Or africain en 1998, a tourné le dos aux tricolores juste avant le dernier match qualificatif pour la Coupe du Monde 94. Bien lui en avait pris : alors que la France n’a pas participé à la phase finale de la compétition, les Lions de l’Atlas y ont réussi un parcours remarqué.

Article paru dans TELQUEL, numéro 346

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