Maroc Infos

Larbi Essakalli

Posted in Nécro by hichambennani on décembre 12, 2008

L’homme qui murmurait à l’oreille de Hassan II

Chef d’orchestre médiatique de l’ancien roi du Maroc, Larbi Essakalli était un pionnier du journalisme marocain. Retour sur une carrière riche en événements.

Par Hicham Bennani

4

« Amis téléspectateurs, bonsoir !» Une phrase courte, simple et directe que Larbi Essakalli prononçait à chaque journal télévisé dans les années 60. Ce pionnier du journalisme a roulé sa bosse sous le règne de deux rois emblématiques : Mohammed V et Hassan II. Et si les deux souverains fascinent encore de nos jours, c’est en grande partie grâce à l’image qu’ils dégageaient à travers les médias. La radio et la télévision entretenaient le lien entre le roi et le peuple, grâce à un chef d’orchestre : Larbi Essakalli. Derrière l’écran, l’homme de lettres était aussi sportif, poète, danseur de claquette et bon vivant. Sa mort, prématurée, il y a déjà 13 ans, a bouleversé le royaume et les journalistes du monde entier. Car le domicile de Larbi dans le quartier des Orangers était un lieu mythique, de rencontre entre artistes, journalistes, militants et leaders des mouvements de libération. Une expression bien connue circule encore parmi ceux qui l’ont fréquenté : « Larbi connaissait la moitié du Maroc et l’autre moitié le connaissait ».

Rédac chef à 19 ans

3A sa naissance, Larbi Essakalli évite de peu le poisson d’avril : il voit le jour un 2 avril 1938 à Casablanca. « Il aimait tant plaisanter sur sa date de naissance, regrettant un peu de n’être pas né le 1er, mais le 2 lui convenait très bien. Il pensait même que c’était la meilleure plaisanterie que l’on puisse faire au temps ! », se souvient nostalgique son amie journaliste Fatiha Layadi. Son père Moulay Ahmed, Cadi de Casablanca, haut fonctionnaire au service du Makhzen, rend l’âme des suites d’une maladie incurable alors que Larbi n’a que 7 ans. Un an plus tard, il perd son frère Jawad. Elevé par sa mère Lalla Zineb, rentière de la famille Benjelloun et sœur du Docteur Abdelatif Benjelloun, numéro 3 de l’USFP, il est le petit dernier de la famille, composée de trois frères et d’une sœur : l’acteur récemment décédé Hassan, l’ancien général Omar, l’ex-directeur du stade de Casablanca Hamid, et Safia qui fera moins parler d’elle que ses quatre frères. Il grandit dans un appartement casablancais situé en plein fief de la résistance juste au dessus de l’Union marocaine du travail (UMT). A l’école privée nationaliste Amir El Moulay Hassan, il fait déjà preuve de curiosité et de joie de vivre. Il se montre studieux et passionné de lecture : «Il lisait toute la nuit en cachette et se rendait tout de même à l’école », témoigne son frère Hassan. Adolescent, il poursuit ses études au Lycée Lyautey et effectue un stage de 6 mois au prestigieux hebdomadaire satirique Le Canard Enchaîné à Paris. « Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent du brillant étudiant, mais aussi du basketteur doué qu’il était », rappelle le journaliste Mohamed Benarbia.

Dans les années 50, le jeune Larbi redore le blason du club de basket du Wydad avec ses frères Omar et Hamid. L’expérience lui ouvre les portes de l’équipe nationale et des Jeux Panarabes de Beyrouth. A seulement 18 ans, ce voyage marquera un tournant dans sa carrière de journaliste. « Il ne supportait pas la manière dont la presse coloniale (le Petit Marocain, ancêtre du Matin du Sahara, l’Echo du Maroc et la Vigie marocaine) traitait l’information. Il a donc décidé de faire des reportages à Beyrouth », témoigne Tayeb Sadiki, son ami d’enfance et coéquipier au Wydad. A son retour au Maroc, médaille de bronze en poche, le capitaine Larbi est nommé par Mohammed V rédacteur en chef de la radio marocaine à l’âge de 19 ans. Deux ans plus tard, en 1961, le nouveau roi Hassan II, fait appel à lui pour monter une télévision. A l’époque, la société privée française (la Telma) qui émet à Casablanca a été achetée par l’état marocain après avoir fait faillite suite à un boycott ordonné par la résistance. « Nous étions une dizaine pour réussir le pari de monter, en six mois, une télévision qui arroserait, de Rabat à Casablanca, une bonne partie du territoire national. Il fallait former des producteurs, des réalisateurs, des caméramans, trouver des studios, etc. », expliquait Larbi Essakalli à la presse nationale en 1992. C’est ainsi que, le 3 mars 1962, le « self made man » réussit son pari et devient le premier Marocain à présenter le JT en français.

De nombreux grands coups

Il commence alors à collectionner les grands coups. Tout en 2chapeautant le département information de la télévision et la radio nationale en arabe classique et dialectal, français, anglais et espagnol, Larbi Essakalli, collabore avec des stations comme Radio Monte-Carlo, Europe 1 et Radio Luxembourg et avec de grands titres français comme Le Monde, Libération ou l’Express, pour lesquels il suit en particulier la guerre d’Algérie. Le 18 mars 1962, il couvre avec la télévision nationale l’accord de cessez-le-feu signé à Evian entre les autorités françaises et les représentants du FLN. « Larbi Essakalli a été le premier journaliste à annoncer l’indépendance de l’Algérie en français aux Marocains », soutient Mohamed Maradji, le célèbre photographe de Hassan II que Larbi Essakalli a aidé à se lancer sous l’ère Mohammed V.

Baroudeur, « émule de Jack London » comme plaisantait le journaliste Nadir Yata, Larbi affectionne les reportages à l’étranger. En 1960,  il est le premier journaliste marocain à se rendre en Chine. Il est sur le terrain lors du tremblement de terre d’Agadir, de l’édification du mur de Berlin et de la libération du Congo belge. Sans oublier  la guerre des sables en 1963 et surtout le Golan lors de la guerre d’octobre 1973. Larbi Essakalli a également été présents lors de la création de l’OUA, du premier sommet arabe au Caire, des conférences des non-alignés ou de débats du Conseil de sécurité de l’ONU.  Il a ainsi interviewé « Kennedy, Kroutchev, De Gaulle, Pompidou,  Tito ou Soekarno », précisait Larbi Essakalli, avant sa mort. Larbi Essakalli a toujours été un passionné de sport. « Il a commenté le fameux match Maroc-Espagne de 1961 et en juin 94, il était toujours aussi enthousiaste pour encourager Daoudi, El Bahja et les autres lors de Coupe du monde 94 où il s’est rendu à ses frais », se remémore le journaliste sportif Najib Salmi. Et d’ajouter : « Larbi était un livre ouvert, capable de vous parler aussi bien du footballeur Larbi Ben Barek qu’il a connu que de littérature ou de politique. »

Dans les studios TV de Rabat pourtant montés « à la hâte », le présentateur a interviewé des stars comme Jacques Brel, Nat King Cool, Serge Reggiani et Charles Aznavour. Il est également l’artisan du premier spectacle d’Oum Kelthoum retransmis en direct à la télévision. Sans parler des Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhiyat, Maâti Belkacem, Ismaël Ahmed, Bahija Idriss et Latifa Amal que les téléspectateurs ont découvert à son époque.

Hassan II et lui

Fidèle de Hassan II, il est nommé délégué de l’information à Laâyoune en 1976 pour structurer au lendemain de la marche verte le système de la radio et de la télé dans le sud du Maroc. Mais au-delà de la couverture médiatique, quelle était la relation de Hassan II avec son journaliste fétiche ? Elément de réponse. 10 juillet 1971. Casablanca. Larbi Essakalli se marie avec une certaine Danielle, journaliste elle aussi. Attitude rare, l’homme n’éprouve pas le besoin d’allumer son poste radio. Ce même jour, le colonel M’hamed Ababou lance le fameux coup d’Etat de Skhirat et annonce à la radio la proclamation de la république et l´abolition de la monarchie. Au cœur des festivités de son mariage, Larbi Essakalli est informé du coup d’état par une source provenant du quotidien marocain La dépêche. Il est 13h lorsqu’il se rend au camp Moulay Ismail avec son frère Omar, Colonel des Blindés. Sous les ordres de Majid Benjelloun, ministre de l’Information, il met le cap vers Rabat, encadré par des militaires. Avec un gros enregistreur, ancêtre du magnétophone, emprunté à la MAP, il fait enregistrer un message à Hassan II dans une villa où ce dernier s’est réfugié. Le démenti du coup d’Etat est diffusé dans un premier temps sur France Inter vers 21h30 puis à la radio marocaine une heure après. Le lendemain matin, Larbi Essakalli présente le journal en français et rassure la nation. « Le journalisme, qu’on le veuille ou pas, est, ou sera le quatrième pouvoir », résumera, par la suite, le présentateur vedette.

Une anecdote de l’après putsch de Skhirat illustre la relation entre l’ancien monarque et le journaliste. D’après un témoin de l’époque, juste après les attentats, le roi était dans une colère noire. Le numéro deux du régime Ahmed Snoussi aurait demandé à Larbi Essakalli : « -Tu étais où ? -J’étais à Casa en train de me marier. » Le roi aurait réagi : « -C’est une boutade ? – Non, c’est la vérité. -Vous avez bien choisi votre jour…-C’était l’anniversaire de votre Majesté… » Larbi Essakalli avait donc cruellement manqué à Hassan II. « Larbi Esssakali était aimé par tout le monde, je ne vois pas pourquoi Hassan II ne l’aurait pas aimé », pense un de ses proche. Il est vrai que Larbi Essakali était souvent aux côtés de son roi. Lorsque ce dernier recevait des journalistes étrangers, celui qui connaissait toutes les signatures des médias internationaux le « briefait » avant chaque rencontre. L’homme traduisait en français une grande partie les discours royaux. Encore en vie aujourd’hui, il aurait sans aucun doute été porte parole du Palais. Il n’a jamais caché qu’il était un homme du sérail, fervent serviteur de la monarchie. En bon royaliste, le journaliste a déclaré que l’émission qui l’avait le plus marqué était celle du cinquième anniversaire de la création de la télévision le 4 mars 1967 où, « oh surprise ! Sa Majesté le Roi s’est annoncé et est venu lui-même se mêler aux artistes », arguait-il.

Mais comme tous les sujets, il craignait Hassan II, même si leurs deux pères se fréquentaient, et il n’était au service d’aucun parti politique. « Il n’a toujours défendu qu’une seule chose : le journalisme », atteste sa femme. « J’attends finalement que le métier de journaliste soit considéré comme un métier à part entière. J’attends un code d’honneur, parce que si le journaliste a des droits, il faudrait aussi qu’il les mérite », déclarait Larbi Essakalli.

Mais il est mort trop tôt, à 57 ans, le 18 juillet 1995 à la veille d’une visite officielle de Jacques Chirac. Lui qui souffrait d’un cancer, s’est éteint dans les escaliers de son appartement du centre ville de Rabat suite à une crise cardiaque. Le grand vizir du roi Driss Basri, le général Abdelhak Kadiri ainsi que les conseillers de Hassan II André Azoulay et Meziane Belfkih pour ne citer qu’eux, se sont rendus au domicile de la famille Essakalli dans le centre ville de Rabat, puis au cimetière Chouhada. Tout le gratin était présent. La visite du président français n’était plus qu’un fait divers.

Article paru dans TelQuel, numéro 350

Publicités
Tagged with:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :