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Saïd Hajji

Posted in Livres, Nécro by hichambennani on février 21, 2009

Sa Majesté la Presse

Dans les années 30, Saïd Hajji a été l’un des premiers journalistes à défendre les libertés publiques. Mémoire d’un nationaliste en avance sur son temps.

L’œuvre de Abderraouf Hajji, intitulée Saïd Hajji, Naissance de la presse nationale marocaine (publiée aux éditions Mohammed Hajji, 2007) a le mérite de regrouper dans un même ouvrage, la vie d’un personnage trop méconnu du public marocain. L’auteur propose un travail de fourmi, qui reproduit de l’arabe au français, des écrits littéraires, politiques et journalistiques inédits de son frère et qui éclaire sur les idées d’un précurseur qui a roulé sa bosse durant l’occupation française. Saïd Hajji, qu’on appelait Sa Majesté la Presse, n’a vécu que 30 ans, mais ses réalisations restent inscrites à l’encre indélébile dans la mémoire du journalisme marocain.

Une famille engagée

La date de naissance de Saïd Hajji le place malgré lui dans l’histoire. Il voit le jour un 29 février 1912 à Salé. Soit un mois jour pour jour avant la signature du Traité de Fès qui sonne le glas du protectorat français. Tout un symbole, car durant sa vie, l’homme n’a cessé de se battre pour l’indépendance du Maroc. Il a ainsi suivi les traces de son arrière grand père, Sidi Ahmed Hajji, qui avait combattu les espagnols pour libérer la ville de Mehdia en 1681. Le père de Saïd Hajji, répondant lui aussi au prénom d’Ahmed était commerçant. Il travaillait dans la fabrication de produits textiles et faisait partie des plus grandes fortunes de Salé. Patriote dans l’âme, Ahmed Hajji a placé son cadet Saïd, ainsi que les deux derniers de ses quatre autres fils, à l’école coranique pour ne pas qu’il côtoie les fils de notables des écoles franco-musulmanes de l’époque. Le petit Saïd est alors âgé de cinq ans. Par la suite, des cours particuliers sont censés lui apporter une éducation complémentaire. Ce n’est que plus tard qu’il intègrera l’enseignement public. Saïd Hajji reste marqué par une enfance difficile où l’apprentissage du Coran n’a pas été de tout repos. « Je suis allé à l’école coranique le cœur gros, chargé de peur et de répulsion, souhaitant que la terre se fendit sous mes pieds… », écrit notamment Saïd Hajji dans une lettre manuscrite datant du 1er janvier 1929. Les premières années de sa vie sont fortement imprégnées de l’influence de son frère ainé Abderrahmane. Ce dernier, est emprisonné dès l’âge de dix-huit ans. Dans les années 20, Abderrahmane Hajji suit de très près les mouvements nationalistes égyptiens avec comme chef de file le parti du Wafd emmené par Saâd Zaghloul. Durant la même période, la guerre du Rif, que son frère suivait avec engagement, a également influencé Saïd Hajji dès son plus jeune âge. Un an après l’échec du leader rifain Abdelkrim en 1926, il décide de militer pacifiquement en créant l’association Alwidad. C’est alors que née, la fibre journalistique de Saïd Hajji.

Un exil volontaire

Son association met au monde plusieurs hebdomadaires ou mensuels : Alwidad, Widad, Almadrassa et Alwatan. Il est à la fois rédacteur en chef et directeur de publication de ces organes de presse arabophones, publiés en lettres manuscrites et distribués par dizaines dans les grandes villes du royaume. A l’époque, la ligne éditoriale, ne mâche pas ses mots. Le 8 janvier 1929, on pouvait lire en Une de l’hebdomadaire Alwidad : « Ce journal a été créé pour combattre le colonialisme et l’esclavage. Chaque Marocain sera condamné à être anéanti s’il ne se réveille pas sur le champ et n’adopte la devise : la mort si nécessaire et que vive le Maroc ! ». Précurseur donc, Saïd Hajji est le premier journaliste à avoir lutté contre la menace du colonialisme et des dangers qu’était en train de subir la langue arabe. Le 18 aout 1929, alors qu’il étudie l’anglais au Marbel School de Londres, il adresse avec son frère Abdelkrim, une lettre de soutien au chef de la révolution rifaine qui est exilé à l’île de la réunion. Intercepté par les autorités, le courrier n’arrivera jamais à destination et provoquera un véritable remue-ménage au sein du ministère des affaires étrangères français de Londres. De retour au Maroc l’année suivante, les deux frères, qui souhaitaient poursuivre leurs études à Naplouse, sont alors sommés de ne plus sortir du territoire national. La sanction est levée en octobre 1930. Saïd Hajji s’envole aussitôt pour le Liban, afin de poursuivre son apprentissage à l’université islamique de Beyrouth et laisse la responsabilité de ses journaux à un ami, le journaliste Abou Bakr Kadiri. Faute de moyens, ces supports de propagande feront long feu. Mais le nationalisme du self-made-man se poursuit au delà des frontières. Il passe 5 longues années au Moyen Orient, notamment en Egypte et en Syrie où il fait la connaissance d’intellectuels comme Mohammed Hasanaïn Haïkal, Taha Husaïn et Abbas Mahmoud Al Akkad. Il ne cesse de dénoncer, à travers la presse de la région, les injustices du colonialisme que subissent les marocains. De passage au Maroc en 1932, Saïd Hajji reprend le combat contre l’occupant, bien épaulé par Abou Bakr Kadiri, Mohammed Hassar, Haj Ahmed Maâninou et Mohammed Chemao, ses hommes de confiance. Saïd Hajji ne rentre définitivement au Maroc qu’en 1935. L’aventure du leader nationaliste ne fait que commencer.

Seul au monde

Dès son come-back, la situation dans le pays est marquée par le dahir berbère (qui divise arabes et berbères) et par de nouvelles résolutions du gouvernement français (qui ne laissent pratiquement aucun droit au Sultan). La souveraineté du royaume est donc gravement mise à mal. La presse arabe est présente dans le nord du Maroc, sous protectorat espagnol, mais elle est interdite dans le sud qui est contrôlé par les français. Saïd Hajji, qui ne dispose plus d’organes de presse, s’attèle à la tâche, en diffusant par le biais du Comité d’Action Nationale, (dont il est l’un des principaux fondateurs) des tracts manuscrits pour lutter contre « l’hégémonisme du colon français ». Son domicile est un lieu de rencontre entre les nationalistes venus des quatre coins du royaume. Le militant est fiché par les renseignements comme « un des chefs du mouvement d’opposition qui prend de plus en plus d’influence à Salé ». Parallèlement à ses activités avec le Comité d’Action Nationale, il collabore avec des journaux ou magazines du nord comme Al Hayat, Assalam et Almaghrib Aljadid pour faire passer ses idées avec d’autres hommes comme Ahmed Balafrej, Omar Ben Abdejalil et Mohammed El Fassi. En septembre 1936, un nouveau Résident Général de France est nommé au Maroc. Le Général Noguès apporte une lueur d’espoir à la liberté de la presse. Trois canards sont autorisés à paraitre en 1937 : le journal arabophone Al Atlas, porte parole du comité d’Action Nationale, le quotidien francophone L’action du peuple dirigé par Mohammed Hasan El Wazzani et le journal arabophone Al Maghrib, chapeauté par Saïd Hajji en personne. Après l’interdiction rapide des deux premiers, Al Maghrib devient l’unique vecteur de transmission de messages nationalistes, mais il est soumis à des restrictions drastiques qui obligent parfois les lecteurs à lire entre les lignes. Le journal en langue arabe parait trois fois par semaine avant de devenir rapidement un quotidien. A l’annonce d’un nouveau Pacte National le 25 octobre 1937, quatre dirigeants sont arrêtés. Il s’agit de Allal El Fassi, Mohammed Elyazidi, Omar Benabdeljalil et Mohammed Mekouar. Tous les nationalistes de Salé et des autres régions sous occupation française sont incarcérés, mis à part un certain Saïd Hajji…Certains diront que les relations privilégiés entre son père et les britanniques y sont pour quelque chose. D’autres mettrons plus en avant la stratégie française à ne pas vouloir totalement étouffer le phénomène du nationalisme. Qu’importe, sans ses frères qui sont à l’étranger, Saïd Hajji, se retrouve avec une lourde responsabilité sur le dos et une épée de Damoclès au dessus de lui…

Une fin brutale

D’autant plus que pendant la période du Protectorat, la presse nationale était une « école de prise de conscience politique et sociale en même temps qu’un miroir sur lequel venaient se refléter les ambitions des marocains », selon le quotidien Al Alam du 20 novembre 1988. En fin stratège, Saïd Hajji choisi le dialogue avec l’ennemi. Il s’entretien régulièrement avec le Général Noguès pour parvenir à libérer les détenus politiques, autoriser la diffusion de la presse, réformer l’administration et l’agriculture et améliorer le volet culturel et associatif. Résultat : des accords sont mis en place et plusieurs détenus sont libérés en 1938. Les années suivantes, Saïd Hajji poursuit les mêmes démarches. Il se rend dans des lieux de détentions et réussi par la force des choses à obtenir la libération de tous les détenus. Il ne pourra rien pour Allal El Fassi et Mohammed Hassan El Wazzani, exilés pendant une dizaine d’années. Parue en 1940, sa revue Al Taqafa Almaghribia (la culture marocaine) restera une référence en matière de culture jusqu’à nos jours. En décembre 1942, ce pionnier du nationalisme marocain est atteint d’une maladie incurable de laquelle il succombe quatre mois après, le 2 mars 1942. Bourré de talent, mûr d’esprit, toujours souriant, travailleur acharné, imperturbable, grave lorsqu’il le fallait mais toujours pondéré…c’est ainsi que l’historien Mohammed Doukkali décrit Saïd Hajji dans Le Coran, essai d’interprétation (Editions du Jaguar). On comprend alors pourquoi il était, selon les personnes âgées de son époque, le plus jeune des adultes.

Samir Achehbar

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