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Maroc : Mission française

Posted in Maroc, Société by hichambennani on mars 6, 2009

MISSION IMPOSSIBLE

Les maux dont souffre la Mission française au Maroc s’aggravent d’année en année. Aujourd’hui, la situation n’a jamais été aussi préoccupante.

Par Hicham Bennani

La violence dans l’enceinte et aux abords de Lyautey, plus important lycée français du Royaume témoigne d’un malaise ambiant. Il y a vingt ans, on retenait bon an mal an trois conseils de disciplines chaque année dans l’ensemble des Lycées français du Maroc sous tutelle française. Aujourd’hui, on atteint parfois les quinze conseils ! Les règlements de compte à l’arme blanche, consommation de drogues et agressions beaucoup trop fréquents ont poussé une association de parents d’élèves à financer la mise en place d’un service de sécurité dédié à l’établissement. Une mesure qui n’empêche malheureusement pas les débordements. D’autant que les agents de sécurité n’interviennent pas dans les rapports entre les élèves.

Drame collatéral

Jeudi 5 février, un petit garçon de 13 ans s’est suicidé. Ses camarades de classe du Lycée Lyautey sont encore sous le choc. Très peu d’entre eux osent se rendre à la cellule psychologique mise en place par l’établissement pour la circonstance. Même si les facteurs qui poussent un adolescent à cette solution irréversible sont forts complexes, la méchanceté gratuite des camarades qui l’entouraient n’aurait pas arrangé les choses. L’enfant était également sous la pression d’une ambiance générale propre à l’école française de l’étranger, qui se veut être une vitrine culturelle de la France dans le monde et dans laquelle les enseignants, dans leurs évaluations, placent la barre très haut. Un élève qui ne satisfait pas les performances exigés par le système s’y sent, fatalement, en échec… Ce drame, n’est donc qu’un arbre qui cache une forêt.

Selon plusieurs parents, l’emploi du temps de leurs enfants est trop surchargé. Ces derniers, pendant leurs heures creuses rodent souvent autour du Lycée. Non seulement ils broient du noir au lieu de profiter de leur temps de repos, mais en plus, attirent les voyous du quartier. D’autres problèmes gangrènent Lyautey, ainsi que l’ensemble des établissements français du Maroc.

« Les violeurs du lycée Victor Hugo sont des fils de familles influentes au bras long »

Bien que le lycée ne soit pas responsable de cet événement, la tragique agression au cutter d’une jeune fille par un adolescent de l’établissement épris d’elle (qui est encore sous les verrous) en juin 2008, a marqué les esprits. Mais rien n’a changé pour autant. Autre affaire, le procureur de la Justice du Tribunal de Paris a remis début février le dossier du viol d’une collégienne du lycée Victor Hugo de Marrakech (en juin 2005) au procureur du roi. La France s’est justifiée en indiquant que l’agression avait eu lieu sur le territoire marocain. A ce propos, le petit groupe d’agresseurs qui se pavanent encore sous le soleil de la ville ocre, ne sont autres que des fils de familles influentes au bras long.

La couleur de l’argent

Depuis le début de l’année, l’Union des Conseils des parents d’élèves (UCPE) des principaux lycées français du royaume est sur le pied de guerre et distribue des tracts contre les mesures de l’AEFE (l’Agence de l’Enseignement du Français à l’Etranger) qui prévoit en 2009 d’infliger à ses structures (18 000 élèves), une augmentation des frais de scolarité inhabituelle.

Darcos et Sarko

Explication : en référence à l’indice du cout de la vie et au taux d’inflation du pays, les frais d’admission dans un établissement scolaire français augmentaient traditionnellement chaque année de 5 à 6 %. Une hausse de 6% sera normalement cumulée à ce chiffre à la rentrée 2009-2010. Soit 12 % de plus. Et ce, en raison de restrictions budgétaires. Pour protester, les parents d’élèves ont bien failli ne pas verser leurs paiements en février. Actuellement, les tarifs 2008-2009 dans les établissements subventionnés par la France (Lyautey, Descartes, Victor Hugo, Paul Valéry…) pour une inscription en maternelle sont de 18 000 dirhams pour un français, 25 000 dirhams pour un marocain et 36 500 dirhams pour un étranger. A titre de comparaison, il y a cinq ans, l’entrée en maternelle était d’environ 17 500 dirhams pour les marocains. Pour inscrire leurs enfants en deuxième cycle à Lyautey, les parents Marocains doivent débourser 30 450 dirhams. Un chiffre qui sera normalement de 34 000 dirhams à la rentrée prochaine, au lieu de 32 000 dirhams. A noter que grâce aux promesses électorales de Sarko, les parents français de 1ère et Terminales ne payent rien. Ce qui est une mesure budgétaire exceptionnelle. Les frais d’admissions d’établissements qui s’autofinancent sont encore plus impressionnants : il faut régler 40 000 dirhams pour un élève de seconde du groupe scolaire Massignon par exemple. Ce type d’établissement, tout comme les structures homologuées par la France ne feront pas subir aux parents d’augmentation de 12%.

« Des grèves ont lieu dans les lycées français pour protester contre les nouvelles mesures du Terminator Darcos »

Fait déplorable, il n’y a toujours pas eu de réunion entre le SCAC (Service de Coopération et d’Action Culturelle), qui fait la sourde oreille sur la question des frais, et les parents d’élèves depuis le 4 décembre 2008, date à laquelle la décision à été prise. Heureusement, une réunion de concertation qui a lieu chaque année le 11 mars permettra aux parents d’élèves d’avoir un interlocuteur. En cas de maintien de ce taux d’augmentation mirobolant, une journée « école morte », pendant laquelle les jeunes n’iront pas dans les établissements, est annoncée par l’UCPE pour le 18 mars.

Jours de colères

Les parents d’élèves se mobilisent également contre la suppression massive des postes d’enseignants expatriés du secondaire prévue initialement pour la rentrée 2009-2010 par la réforme de l’éducation de Xavier Darcos, Ministre français de l’Education nationale. Parallèlement à ce qui se passe en France, des grèves d’enseignants ont régulièrement lieu depuis décembre 2008 principalement dans les grands lycées Français afin de protester contre les nouvelles mesures du « Terminator » Darcos, pour reprendre les propos tenus par l’ancien ministre de l’éducation Jack Lang sur la chaine Canal Plus. Les postes d’expatriés vont être réorientés vers les pays d’Afrique subsaharienne et obligeront les établissements français du Maroc à embaucher des enseignants résidents sur place. Ces nombreuses sources d’inquiétude devaient être présentées le jeudi 26 février 2009 à Mister Darcos, qui a choisi cette date pour fouler la pelouse de la résidence de l’ambassadeur de France au Maroc et évoquer « des problèmes de relations communes avec le Maroc », selon une source proche de l’ambassade de France. Une visite surprenante, compte tenu du fait qu’elle a lieu pendant les vacances scolaires que choisissent généralement les enseignants français pour se rendre en France. « Nous renouvelons aujourd’hui la demande déjà exprimée par notre association d’une double tutelle de l’AEFE par le ministère des affaires étrangères et par le ministère de l’éducation nationale français », réclame Khadija Belacaid Belbachir, présidente de l’association démocratique des Français à l’étranger, dans une lettre à destination de Darcos.

La firme

Le réseau des établissements d’enseignements français au Maroc, qui entrait dans le cadre de la « Mission civilisatrice » du temps du protectorat est le plus important au monde avec 28 000 élèves scolarisés dont plus de 60% sont Marocains. En raison notamment du coût de la vie de plus en plus exorbitant dans le pays de Sarko, les effectifs s’accroissent chaque année d’environ 400 élèves, en grande partie de nationalité française, qui sont souvent issus des banlieues et présentent des difficultés scolaires importantes. D’après un syndicaliste casablancais qui soumet également ses revendications à Darcos, cet afflux d’élèves français pose problème car depuis plusieurs années, « aucun poste de titulaire n’a été créé dans le primaire ». Tandis que le nombre d’élèves augmente, les conditions d’enseignement se dégradent. Les salles sont pleines à craquer et les agents d’entretien diminuent. Tout le personnel marocain (en contrat local) manifeste depuis deux ans dans les établissements pour un maintien des salaires qui ont considérablement diminué. La situation des français (comme les surveillants) n’a par ailleurs pas changé. « Les accords de coopération franco-marocains ne sont plus respectés, la proportion d’élèves Marocains diminuant chaque année », dénonce cette même source qui précise que si dans les chiffres, ces accords semblent être respectés, c’est grâce aux établissements qui s’autofinancent ou sont simplement homologués et mettent en place « leur propre dispositif d’admission » (comme l’indique l’ambassade de France) à des prix faramineux.

« Sur 1900 demandes, seulement 282 élèves marocains ont franchi les grands portails de la mission en 2008 »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à l’AEFE (Lyautey and Co qui sont subventionnés par l’Etat), on compte 50 % de Marocains, 45% de Français (parmi lesquels des bi-nationaux), et 5% d’étrangers, tandis que dans les groupes scolaires (conventionnés) de l’OSUI qui ne reçoivent pas de subventions de la France, il existe 92 % de Marocains et autant d’étrangers que de Français à savoir 4%. Dans le même ordre d’idées, une autre difficulté lancinante touche directement les Marocains qui souhaitent mettre leur progéniture à la « mission française ». Il s’agit des conditions d’admission qui leurs sont imposées dès le plus jeune âge des bambins. De mémoire d’éléphant, il n’a jamais été prouvé, pédagogiquement, comment il était possible de soumettre un test à un enfant de quatre ans. L’examen draconien se fait dans la philosophie des classes prépas. Mais l’Etat Français n’a pas d’autres moyens pour départager les postulants beaucoup trop nombreux. Sur 1900 demandes, seulement 282 élèves Marocains ont franchi les grands portails de la mission en 2008. Bien que contestés, ces tests ont pourtant engendré une certaine équité.

Entretien avec un enseignant

Il y a une dizaine d’années, les enfants étaient recrutés sur dossier. Une porte ouverte sur l’arbitraire à la sauce marocaine dans toute sa splendeur. Aujourd’hui, l’ambassadeur, malgré une très forte pression, ne permet aucunes dérogations. Exception faite pour les gens du Palais, bien entendu… Mis à part les tests, le problème des fratries est également un souci permanent pour les Marocains. Lorsque des parents qui ont déjà un enfant dans un établissement français se voient refuser l’accès à la mission pour leur deuxième enfant, cela influe sur la situation psychologique de ce dernier et sur l’organisation de la famille. « Chaque année, dans tout le Maroc, nous rencontrons de nombreuses familles qui ont déjà un ou plusieurs enfants à la mission et dont le deuxième, troisième ou quatrième enfant se fait refouler par la mission », constate Abdelwahab Boukouraych, Président de l’Union des Conseils des Parents d’Elèves au Maroc.

« Il n’a jamais été prouvé pédagogiquement comment il était possible de soumettre un test à un enfant de quatre ans »

Le film Marock raconte lhistoire délèves de la mission

Le film Marock raconte l'histoire d'élèves de la mission

Pour cet avocat chevronné, l’école française n’a pas vocation à remplacer l’école marocaine, ni à s’ouvrir à tous les Marocains qui le souhaitent, mais « ce problème des fratries ne concerne que les parents qui sont concernés par ces écoles ». Et de conclure : « Nous souhaitons que les enfants Marocains soient classés dans les priorités de la sélection après les Français par l’agence de l’enseignement du Français ». Force est de constater que ces établissements, aussi formateurs et prestigieux soient-ils, n’échappent pas aux problèmes tous azimuts comme celui de l’enseignement de la langue arabe aux Marocains. Le mal profond dont souffre la mission vient effectivement de la France qui accuse elle-même une crise de l’enseignement sur ses terres. Mais également du Maroc. C’est une secret de polichinelle, si l’élite marocaine fait toujours des pieds et des mains pour accéder à la Mission, c’est parce que ce système ouvre plus de voix d’avenir. Aussi, l’enseignement public marocain subit toujours le contrecoup de la dévalorisation de la langue arabe du règne de Hassan II. En attendant des jours meilleurs, la plupart des ministres marocains mettent leurs enfants à la Mission sans hésiter.

Le Journal Hebdomadaire, numéro 385, 28 février 2009

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Une Réponse

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  1. Moha HAJJAR said, on octobre 30, 2009 at 9:18

    Sur la base d’une étude statistique portant sur des données officielles exhaustives de 1968 à 2005, j’ai publié un livre sur la fréquentation des établissements de la « mission française » au Maroc. Le livre est intitulé: La mission française au Maroc, Versus La mission de l’école marocaine: SEGREGATION. Le livre est en vente chez « le carrefour des livres » au Maarif de Casablanca. Cette étude apportera beaucoup de données à votre article.
    Je reste à votre disposition pour toute collaboration sur le sujet.
    Moha HAJAR
    Professeur à l’univ. My Ismaïl (FSTE Errachidia)


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