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Mahjoubi Aherdane : Tout ce que peut faire un Marocain, je peux le faire !

Posted in Interviews by hichambennani on mai 8, 2009

Interview. Mahjoubi Aherdane est président du Mouvement populaire depuis 50 ans. Il revient sur l’actualité de son parti, sur son passé et ses relations avec Hassan II.

Photo Alexandre Dupeyron

Le Mouvement populaire (MP) est en pleine déconfiture. Il y a beaucoup de départs. Comment réagissez-vous à cela ? Avez-vous juste un poste honorifique ?
On ne me donne pas un rôle. Je l’assume. J’ai dit que le MP devait marcher sans Aherdane car il est fait pour durer. Je ne veux pas que mon nom soit synonyme du Mouvement. Aujourd’hui, quand les gens ont besoin de moi, je fais tout mon possible pour calmer les choses et les guider. L’union des branches n’est pas chose simple. Il n’y a pas de crise particulière au MP.

Pourtant, tous vos fidèles se disent aujourd’hui complètement marginalisés par Mohand Laenser, Secrétaire général du MP…
C’est facile de tout reprocher à Laenser. Peut-être a-t-il une manière de procéder bien à lui. Il y a eu des départs mais il y a aussi des arrivées.

La Commission des accréditations régionales pour les municipales du 12 juin va probablement être uniquement gérée par des hommes de Laenser. Vous trouvez cela normal ?
Je ne peux pas critiquer Laenser. Je le laisse travailler. Mais il est bien là jusqu’au congrès. Tout ce que je peux faire, c’est l’encourager et non pas le freiner. Le Mouvement va souffrir, mais survivra.

Le MP vous verse-t-il un salaire ?
Je ne suis pas un ouvrier pour recevoir un salaire. Je n’ai jamais touché le moindre centime du MP. J’ai toujours refusé. Je vis du produit de ma peinture, de mon élevage et mon agriculture. J’aurais honte de toucher de l’argent du parti.

La légende colporte que vous touchez environ cent mille dirhams…
La légende est peut-être une fiction. Mais que cela plaise ou non à mes détracteurs: il n’y a ni cent mille, ni cinquante, ni dix, ni trois… rien du tout.

Etes-vous pour un rapprochement avec le PAM de Fouad Ali El Himma

Lorsqu’El Himma et ses amis ont fondé leur association, ils sont venus nous voir. Je leur ai dit en substance : si vous créez une association dans l’intérêt du Maroc, je serai avec vous. Si vous allez fonder un parti politique qui obéit aux vraies règles, vous êtes les bienvenus. Mais dans le cas contraire, qui nous cherche nous trouve.

Et où en est la situation ?
De l’avis de bien des gens, c’est du n’importe quoi. Ils ont trouvé la bonne formule pour recruter des gens. Peut-être bien qu’ils les achètent. On ne peut pas savoir. Après tout, ils ont les moyens…

Le fait qu’El Himma soit l’ami du roi influence-t-l les gens pour rallier son parti ?
Sur le plan politique, le roi n’a pas d’amis. Il a le peuple. Mais le fait de le prétendre peut influencer. En tout cas cela se dit et se répète.

Le PAM est donc en train de phagocyter le MP…
Le MP aurait déjà été phagocyté si c’était possible. Mais en général, celui qui bouffe inconsidérément finit toujours par se faire bouffer.

Dans le passé, vous vous étiez rallié au FDIC (Le Front de défense des institutions constitutionnelles). Est-ce que l’Histoire se répète ?
L’exemple du FDIC est justement là. Il est vrai que ce qui se passe aujourd’hui avec El Himma n’est pas nouveau. Nous l’avons déjà vécu quatre ou cinq fois…

Vous n’êtes pas que le président du MP, vous êtes également peintre à vos heures perdues.
Mes heures ne sont jamais perdues. La peinture, c’est ma passion. Je m’y retrouve.

Comment gérez-vous votre passion en même temps que vos activités politiques ?
Je ne suis pas un homme politique dans le sens simple du mot.

Que voulez-vous dire ?
J’étais officier de fonction. J’ai fait une formation militaire et non politique.

Parlez-nous de vos débuts en politique.
J’étais considéré comme un nationaliste dangereux. Je suis allé en Italie, non loin de Naples. C’était en 1944. Le lieutenant Driss Benaïssa est venu me voir en pleurant. Il m’a dit qu’un commandant venait de nous traiter d’indigènes. Je me suis porté malade le lendemain pour protester.

C’est comme ça que tout a commencé ?
Attendez. Le hasard a voulu un soir que je rencontre Mehdi Glaoui, un officier lauréat de Saint Cyr et qui n’est autre que le fils du Glaoui. Un vrai patriote. Figurez-vous que les anglo-saxons voulaient nous aider à libérer le Maroc. Et Mehdi Glaoui était l’homme choisi pour cela. Nous nous étions mis d’accord pour nous consacrer à cette noble mission.

Mais comment êtes vous réellement entré en politique ?
Après la guerre (à l’Indépendance) en 1955 ou 1956. On voulait m’envoyer en Indochine. Je m’étais porté malade et j’ai fini par avoir un congé de longue durée pour infirmité temporaire.

Et le Mouvement populaire dans tout cela ?
Le MP a d’abord été interdit. Il n’a été reconnu qu’après notre emprisonnement, lorsque le Dahir des libertés publiques a été scellé. Ce n’est qu’après que nous avons créé le mouvement avec Khatib. Je n’étais pas tout seul. Il y avait aussi des hommes de premier rôle. Et à l’indépendance, j’ai été nommé gouverneur de la région de Rabat par Mohammed V.

Racontez-nous votre première rencontre avec Mohammed V…
Cela remonte à l’école militaire Dar el beïda de Meknès. J’avais quatorze ou quinze ans. Je me suis penché sur sa main pour l’embrasser. Il l’a tout de suite retirée et m’a dit : «Non. Un soldat salue et combat». Cela est resté fixé dans ma tête et m’a donné à réfléchir.

En 1970, il y a eu une nouvelle constitution et un processus électoral déserté par tous les partis sauf par le Mouvement populaire. Pourquoi ?
Si vous me demandez de vous donner les vraies raisons aujourd’hui, je vous raconterai des histoires. Ce que je peux vous dire, c’est qu’on pensait que l’Etat d’exception pouvait apporter quelque chose. Après l’Etat d’exception, il fallait donner sa chance au Maroc. Je ne suis pas un homme politique, je suis un homme qui agit et qui ne calcule pas. A quoi bon calculer ? Nous avons participé parce qu’il le fallait. L’Istiqlal, c’était le parti unique. Nous l’avions combattu. Il était à droite. Et nous où pouvait-on nous placer?

Mais il n’y avait pas que l’Istiqlal. Il y avait aussi l’UNFP…
L’UNFP ? C’est la même chose. Ce sont les deux branches de l’Istiqlal. Maintenant, c’est la Koutla. Il y avait Mohamed Hassan Ouazzani, l’Istiqlal l’a massacré…

Pourquoi ?
Parce qu’ils voulaient fonder le parti unique et il n’y avait pas de concurrence. Le Mouvement populaire avait été interdit. Il a fallu la mort de Abbas Msaâdi, mon emprisonnement avec Khatib… il a fallu reprendre le maquis pour pouvoir changer notre destin.

Vous avez connu Mohammed V, mais encore plus Hassan II. Parlez-nous de vos rapports avec lui.
J’ai toujours dit ses quatre vérités à Sa Majesté Hassan II. Je n’ai jamais courbé la tête. Si j’avais cherché la paix avec Hassan II, j’aurais été le premier sur sa liste. Mais j’ai toujours été clair avec lui. Un jour, quelqu’un m’a dit : «Vous êtes plus royaliste que le roi». J’ai répondu, non, je suis plus monarchiste que le roi. Quand je vois l’Histoire du Maroc, quand je vois l’Histoire des Berbères, il y a toujours eu la monarchie. Aujourd’hui, le roi, quelles que soient ses qualités, a au moins le mérite d’être bien présent.

Mais Hassan II vous a reproché certaines déclarations…
En principe c’était lui. Mais son entourage était le vrai responsable. C’était Guedira… c’était toute, excusez-moi le terme, toute cette racaille. Le Mouvement populaire gênait beaucoup les tenants du pouvoir.

Quelle déclaration a fait déborder le vase ?
J’avais fait deux meetings. Un à Tanger et un autre à Chaouen. Je ne me souviens pas de la date exacte… C’était après 1971. J’ai dit que le peuple était loyal et que le roi devait lui rendre sa loyauté. Le roi doit être aussi loyal que le peuple. Des interprétations erronées ont fait déborder le vase.

Votre traversée du désert à duré combien de temps ?
C’est tout un débat. Pour moi, il n’y a pas eu de traversée du désert, mais il y a le devoir.

Pourtant, vous avez subi un coup d’Etat au théâtre Mohammed V …
C’est vrai. Mais maintenant le MP a retrouvé son unité en attendant de retrouver sa cohésion.

Mais pourquoi Hassan II vous a-t-il fait ça ?
Personnellement, j’avais un passé politique, j’avais une conception du Maroc moderne et authentique. Et quand ça n’allait pas je le disais.

Vous parliez donc souvent à Hassan II ?
A un moment donné, lorsque j’étais gouverneur de la région de Rabat, c’est moi qu’il appelait pour régler les problèmes. Mais c’était compliqué, vu le rôle que nous avions. Regardez aujourd’hui, vous voyez comment marche le gouvernement ? Le monde rural ne comptait pas avant, c’est toujours le cas aujourd’hui.

Vous aviez de bons rapports avec Driss Basri ?
J’ai de bons rapports avec tout le monde. Même avec les morts.

Surtout avec les morts …
Le jour où Basri est mort, j’ai été le seul leader politique à aller dans sa maison pour la levée du corps. Pareil pour Guedira.

Pourquoi Guedira était-il aussi proche de Hassan II ?
Le malheur de Hassan II, c’est d’avoir trop fait confiance…Une fois, je lui ai dit : «Majesté, vous faites confiance à des gens qui n’en valent pas la peine».

Et qu’a-t-il répondu ?
Il m’en a voulu un peu. Par la suite, il a constaté que j’avais raison. Un jour, Hassan II a fait une chose extraordinaire. Je venais de déposer ma démission de conseiller provincial à la province de Kénitra. Il a réuni tous les conseils provinciaux. Il y avait plus d’un millier de personnes au palais. Hassan II a déclaré : «Parmi vous j’ai des amis. Mais je n’en retiens qu’un seul : c’est Aherdane. Il a servi son pays, a fait beaucoup de choses…»

Quelle a été la dernière fois qu’il vous a parlé ?
Lorsqu’il a lancé le Conseil consultatif des droits de l’homme. Hassan II m’avait désigné pour représenter l’Armée de libération. Moulay Ahmed El Alaoui lui a dit que j’étais content. Hassan II a répondu devant moi : «Aherdane, c’est le mousquetaire du roi». C’était son vrai mea culpa et c’était la dernière phrase que j’ai entendue de lui.

Comment voyez-vous votre avenir ?
N’insulte pas qui veut comme on dit en français. Il faut accepter les trahisons. Il y en a eu. Il y en a encore. Il y en aura toujours. Mais mon but est simple. Si je peux aider, je le fais. Si je peux servir mon pays, je le fais. Je ne trahis personne. Et ne dis jamais rien dans le dos de quiconque. Et, Dieu soit loué, j’ai la forme et je continue de travailler. J’écris, je continue à faire de la peinture. El hamdoulillah, je peux tout faire: danser, faire du cheval, chanter, faire l’Ahidousse, chasser, tirer… Tout ce que peut faire un Marocain, je peux le faire !

Etes-vous un musulman pratiquant ?
Bien sûr. Mais pas à la manière islamiste. J’ai appris le Coran quand j’étais gosse. Sur le plan religieux, je ne suis ni un fanatique ni un tordu. J’essaye de saisir, de comprendre. Quand on parle de Dieu, on en fait quelqu’un qui gère des choses comme un épicier. Ce n’est pas du tout cela. Lorsque vous voyez ce cosmos, toute cette création, c’est terrible. Je n’implore pas Dieu pour réaliser mes ambitions…

Beaucoup de gens se trompent sur votre âge, vous êtes né en quelle année ?
Je n’en sais rien, il n’y avait pas d’état civil à l’époque. Alors tant que mes pieds me portent, je suis jeune… (Rires) Un jour, quelqu’un m’a posé la même question. J’ai répondu que j’avais mille ans. Comment ça mille ans ? Ben écoute, je suis né sous les tentes, j’ai grandit sous les tentes, avec les panthères… et puis, petit à petit, tout s’est développé… ce qui compte dans la vie, ce n’est pas les années, ce sont les activités qui remplissent la vie. Il y a des gens qui ont cent ans et qui sont jeunes, d’autres sont vieux à dix-huit ans. El hamdoulillah, ma tête va bien, ma santé va bien et je travaille. Je ne demande rien à personne sans pour autant tourner le dos à ma société.

Propos recueillis par Hicham Bennani

Photo 1 Aherdane : Alexandre Dupeyron

Pour Le Journal Hebdomadaire numéro 394, avril 2009

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3 Réponses

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  1. […] immixtion – ce n’est pas une rupture, mais une continuité.  Mahjoubi Aherdane le reconnaît: Dans le passé, vous vous étiez rallié au FDIC (Le Front de défense des institutions […]

  2. BILLARD PIERRE said, on janvier 16, 2011 at 5:04

    J’ai beaucoup d’estime pour Majoubi Aherdane, j’étais pilote pour les avions du gouvernement marocain, je l’ai emmené du nord au sud et de l’est à l’ouest, pour le premier référendum, et les premières élections, puis la guerre avec l’Algérie. Grâce à lui, ce sont les meilleures années de ma vie.

  3. […] (nationaliste libéral, fondé par Mohamed Hassan Ouazzani) et le Mouvement populaire de Mahjoubi Aherdane avaient réclamé l’élection d’une assemblée constituante chargée d’élaborer […]


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