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Tariq Ramadan au Maroc

Posted in Débats by hichambennani on juin 7, 2009

Le séjour de l’’intellectuel controversé n’est pas passé inaperçu au Maroc. En terre d’Islam, le discours de Tariq Ramadan fait toujours l’unanimité. Faut-il pour autant l’aduler ?

par Hicham Bennani

«S’il y a une chose que veut dire le taouhide (l’unicité de Dieu), c’est se libérer des illusions du confort quotidien pour rester fidèle aux principes éternels. C’est une décision personnelle. Dans la tradition islamique, c’est l’énergie intellectuelle qui doit nous aider à comprendre Dieu et le monde». Cette phrase n’émane ni d’un alim, ni d’un imam. Elle a été prononcée le 22 mai par le philosophe Tariq Ramadan à l’ISCAE (Institut de management) de Casablanca, qui donnait une conférence sur le thème : «L’éthique : pour une économie mondiale plus juste». Ce professeur d’islamologie à la faculté de théologie d’Oxford est connu pour présenter l’Islam comme une religion éclairée. Très médiatisé en Europe, il est accusé par de nombreux intellectuels d’adopter un double discours, modéré pour les francophones et intégriste pour les arabophones. Au Maroc, la démonstration de Tariq Ramadan a visiblement convaincu. L’érudit a été acclamé par l’ensemble du public. «C’est un moment historique. Tariq Ramadan est le fils de Saïd Ramadan qui était un nationaliste des plus reconnus et redoutés dans le monde. Dans les années 1950, il a aidé le Maroc à retrouver son indépendance. En hommage à votre père, je retrouve le même dynamisme et le même amour du prochain», a déclaré un enseignant pour clore la conférence. Ce dernier aurait pu ajouter que la ferveur politique de Saïd Ramadan lui a été inspirée par son père, Hassan El Banna, qui n’est autre que le fondateur des Frères musulmans. Tariq Ramadan semble poursuivre la voie de ses ancêtres tout en s’adaptant à son époque : «Tout ce que j’ai dit aujourd’hui, si vous connaissez les principes de l’Islam, fait référence à l’Islam. Je ne suis pas obligé de citer un verset. Dès qu’on cite des principes, on cite aussi l’Islam. Mon référentiel dépasse la formulation islamique pour toucher toutes les autres traditions».

Un islam globalisé.
Au Maroc, l’Islam est une religion d’Etat. Tariq Ramadan est déjà en terrain conquis. Toutes les ouvertures qu’il peut apporter sont donc forcément séductrices et bienvenues car la base de son discours n’est pas discutable. Ce qu’il faut noter, c’est que la loi islamique n’est pas appliquée intégralement au Maroc. Les intégristes partent sur l’acquis religieux pour gagner du terrain. Et l’accès au pouvoir des partis islamistes comme le PJD reste freiné. Tariq Ramadan pourrait leur servir d’exemple. Une personne comme lui qui adopte un discours religieux en s’appuyant sur des références solides en excellant dans la langue de Molière et qui revendique une double appartenance ne peut que séduire le plus grand nombre. Pour répondre à la question d’un étudiant qui lui demandait son avis sur la formule «tout système basé sur l’injustice est destiné à disparaître», Tariq Ramadan procède ainsi : «Dans la pensée optimiste de Karl Marx, on avait affaire à un être humain qui était plus qu’un être humain. On supposait qu’un homme peut travailler pour tous les hommes sans penser à lui. Ce n’est pas possible, nous ne sommes que des êtres humains». Le glissement religieux s’opère subtilement : «La formule même chrétienne aime ton prochain comme toi-même le vérifie. Même chose dans le hadith : “la youminou ahadoukoum âta youhiba li akhihi ma youhibbou linafsihi”, c’est-à-dire j’aime pour moi, mais aussi j’aime pour toi». Tout au long de son exposé,  l’islamologue a surfé sur la vague de la mondialisation. Il conçoit un islam globalisé, complètement détaché de toute culture particulière et susceptible d’entrer en compétition avec d’autres produits religieux du même acabit, c’est-à-dire eux aussi coupés de toute culture et complètement mondialisés. Tariq Ramadan veut séduire les banlieues parisiennes, les responsables politiques occidentaux et à présent le Maroc. A la lecture de ses propos, il semble tiraillé entre sa base et une volonté d’avancer dans ses analyses. Comme il n’a pas de légitimité religieuse, ne reste-t-il pas limité dans sa réflexion sur l’Islam ? Finalement, Tariq Ramadan n’est-il pas plus un homme politique qu’un religieux ?

INTERVIEW Tariq Ramadan

«Le Maroc est ma patrie d’adoption»

Vous avez plusieurs casquettes. Comment peut-on vous définir ?

Je suis un intellectuel engagé. Et ce, dans différentes sphères comme l’économie, la philosophie et les rapports de société. Je suis musulman de religion, égyptien d’origine et de mémoire, Suisse de nationalité, européen de culture. Dans la tradition musulmane, je me situe dans le courant réformiste, c’est-à-dire, celui qui veut rester fidèle aux principes, mais veut relever les défis de son époque. Je viens de sortir un livre sur la philosophie de pluralisme qui montre que je suis un universaliste par principe.

Force est de constater que vous avez beaucoup de succès au Maroc. Vous venez souvent dans le pays ?

Cela fait un certain nombre d’années que je viens régulièrement. C’est un des pays dans lesquels El Hamdoulilah je n’ai jamais eu de problèmes d’entrée, on m’a toujours bien accueilli. Si ce n’est que cette fois-ci on a eu quelques problèmes de salles. J’espère que ce n’est pas un signe que quelque chose change…

Quels sont vos liens avec le royaume ?

Mon premier lien avec le Maroc est avant tout affectif. Je n’hésite pas à dire que c’est ma patrie d’adoption. La deuxième chose, c’est que j’y viens souvent et j’y fais fait beaucoup de rencontres, de formations de terrain, pratiquement dans toutes les villes. Je suis allé un peu partout. Je suis très à l’écoute des préoccupations de la population. J’ai beaucoup écouté ce que les gens disaient au niveau de leur quotidien sur le plan politique et social. Mon discours est écouté à l’intérieur des références musulmanes parce qu’il est aussi adapté à la réalité des marocains. Lorsque je parle aux étudiants, c’est clairement orienté vers leurs préoccupations et leurs responsabilisations. Je pense aussi qu’au Maroc, on est à l’écoute du débat français et qu’on connait mes prises de positions.

Quel regard portez-vous sur les nouvelles réformes qui ont eu lieu depuis l’avènement de Mohammed VI ?

J’ai soutenu de très près ces réformes parce que c’est un débat qui vient de l’intérieur qui a concerné les acteurs musulmans, politiques, les femmes et les acteurs sociaux. C’est une première étape qu’il faut poursuivre. Il faut maintenir le cap. Il y a beaucoup de choses qui ont été dites et qui n’ont pas encore été appliquées. J’ai fait la promotion de cette démarche d’ouverture raisonnable et fidèle.

Quels liens entretenez-vous avec le parti à référentiel islamique Justice et Développement (PJD) ou avec les organisations islamistes comme Al Adl Oual Ihsane ?

Je connais tous ces mouvements là. Je les ai tous rencontrés. Avec la société marocaine, j’ai la volonté d’avoir une rencontre transversale. J’écoute les arguments de tout le monde. Je participe à l’écoute de la diversité et non pas à une promotion de la sélection malsaine. Lorsque des partis disent qu’ils ont un référentiel islamique et qu’il faut le promouvoir ou que d’autres disent qu’il faut lutter contre la corruption, il faut écouter les bons arguments de tous. Il ne faut diaboliser personne. Al Adl Oual Ihassane à posé des problématiques qu’il faut entendre. Tant que les gens n’utilisent pas la violence, ne tuent pas des innocents et n’ont pas une interprétation inacceptable de l’Islam, ils font partie du débat national et aident la société à évoluer. Jusqu’à aujourd’hui, malgré certaines périodes de crise, le Maroc à maintenu une latitude dans la liberté d’expression en Afrique du Nord qui a évolué dans le bon sens.

Que pensez-vous d’une pratique qui existe au Maroc : l’instrumentalisation de l’Islam en politique ?

Elle existe partout. A partir du moment où nous ne sommes pas dans un débat ouvert sur nos références, on va instrumentaliser. La religion ne s’instrumentalise pas et se respecte. Dans la société marocaine comme dans les autres, il vaut mieux qu’on ouvre le débat sur nos valeurs plutôt que de se disputer pour savoir qui a le plus de légitimité à parler au nom d’Allah. Finalement, tout le monde y perd parce qu’on fait de l’Islam une relation de pouvoir alors que cela devrait être une relation d’identité saine et assumée. Il y a un travail sur le débat critique et intellectuel que la société devrait avoir vis-à-vis de ces principes.

L’Islam est interprété de différentes manières selon les contextes. Que pensez-vous de la contextualisation de l’Islam ?

Il y a des principes universels en Islam qui sont transnationaux, transculturels. C’est ce qu’on appelle les piliers de la foi. Maintenant il y a des dimensions qui sont à contextualiser et cela est aussi vieux que l’Islam. L’universalité de l’Islam n’est pas l’uniformisation, c’est l’acceptation d’une diversité. On parle d’une diversité de lecture et d’interprétation des courants et on a des cultures différentes. Nous n’avons pas d’autres moyens que de contextualiser avec différentes interprétations et différentes cultures.

Comment adapter finalement l’Islam à notre temps et plus précisément au Maroc ?

Au Maroc, il ne s’agit pas d’adapter l’Islam. Il s’agit de revenir au référentiel et comprendre les principes et les orientations de l’Islam. Il faut également relever des défis de notre époque, c’est-à-dire admettre que l’on peut être de culture marocaine et qu’il n’y a aucune contradiction. Il faut revendiquer sa culture et ses racines tout en restant musulman. Il n’y aucun problème à parler une multitude de langue. Il faut se battre pour l’éducation des hommes comme des femmes. Le peuple doit participer, il faut une transparence politique, lutter contre la corruption, le clientélisme et l’injustice sociale. Ce sont des domaines envers lesquels il faut travailler prioritairement si on veut être en cohérence avec nos principes islamiques.

On dit souvent que vous avez un double discours. D’un côté avec les médias arabophones, d’un autre avec les francophones…

Quand le discours est clair et qu’on a pas les moyens de détruire sur le fond, on crée un écran de fumée. Je n’ai jamais tenu de double discours, sinon je ne serais pas interdit d’entrée à la fois aux Etats Unis et en Arabie Saoudite.

Avez-vous demandé un moratoire sur les châtiments corporels à l’égard des femmes ?

Il y a des textes dans le Coran qui parlent des châtiments corporels et de la peine de mort, on ne peut pas nier ces textes. Il faut tout arrêter et ouvrir un débat critique au sein du monde musulman pour trouver des solutions cohérentes et justes. Il faut donc revoir l’application des textes.

Il parait que vous avez récemment tenu des propos homophobes. C’est vrai ?

Les propos sont faux, les citations tronquées et parfois hors du contexte. Ce sont des propos qui viennent de France, ils ont mal été traduits en Hollandais. Heureusement la municipalité de Rotterdam m’a donné raison après enquête. C’est une manœuvre du parti libéral hollandais pour mettre à mal la nouvelle vague du parti d’extrême droite. Il y a instrumentalisation politique d’un intellectuel visible. L’Islam est utilisé comme une balle de ping-pong. On joue avec l’Islam pour attirer des électeurs. Tout cela prouve l’inclinaison très très très dangereuse des sociétés européennes vers des droites de plus en plus extrêmes et vers des propos normalisés de plus en plus graves. Toutes ces tendances politiques sont dangereuses pour nous tous. Dans mon pays, la Suisse, le premier parti, qui est un parti d’extrême droite, ne veut pas de minarets. A Rotterdam, le premier parti devient un parti d’extrême droite. Il faut lutter contre cela.

Et que pensez-vous de l’homosexualité ?

Ma position est claire : l’Islam s’oppose à l’homosexualité, comme toutes les religions et comme le Dalaï-lama l’a dit. Nous respectons tous les êtres humains mais nous ne sommes pas d’accord avec ce qu’ils font concernant l’homosexualité.

Est-ce que le voile dessert la femme dans le monde, plutôt que de la protéger ?

Pas du tout. Il faut faire attention au Maroc à ne pas être influencé par les polémiques de France. Les gens comprennent au Maroc que c’est une prescription de la foi pour les femmes qui le veulent. Même si nous considérons que c’est une prescription religieuse, il faut bien comprendre que comme des obligations de plus grande importance comme la prière, elle relève de la libre appréciation de la personne. On ne peut pas imposer le foulard à une femme.

Mais êtes-vous en faveur du port du voile ?

Je suis pour que la femme puisse choisir de le porter et je considère que c’est une prescription islamique.

Dernièrement, un sit-in à eu lieu devant un supermarché à Salé pour réclamer la fermeture du rayon alcool. Pensez-vous que l’alcool doit être vendu dans un pays comme le Maroc ?

L’alcool peut se vendre au Maroc, puisque c’est un pays où il n’y a pas que des musulmans. Maintenant il faut tenir compte de la population avoisinante. Vendre de l’alcool dans un environnement traditionnel peut apparaitre comme de la provocation. Tout n’est pas question de législation mais de sensibilité collective.

Etes-vous au courant que la loi interdit aux musulmans de vendre de l’alcool ?

On ne peut pas faire des lois sur des choses comme celles-ci parce que ce n’est pas possible. Les musulmans qui sont conscients de l’allégation sauront s’il faut être impliqué. On ne légifère pas par la loi une question de pratiques et de conscience.

Quand reviendrez-vous au Maroc ?

Incha Allah à partir du mois de ramadan pour des affaires personnelles et privées.

BIO

1962 : naissance à Genève

1988 : devient Doyen du collège de Genève

1992 : étudie les sciences islamiques à l’université d’Al Azhar

1994 : publie Les musulmans dans la laïcité

1996 : chargé de cours d’islamologie à l’université de Fribourg

2004 : le gouvernement américain lui refuse un visa de travail

2007 : il refuse d’occuper la chaire d’islamologie de l’université de Leyde aux Pays Bas

Le Journal Hebdomadaire, mai 2009

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2 Réponses

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  1. ultimeseduction said, on juillet 2, 2009 at 6:13

    jolie blog

  2. […] […]


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