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Lions de l’Atlas : la crise

Posted in Sport by hichambennani on juin 12, 2009

La fosse aux Lions

Plus rien ne filtre sur ce qui se trame dans le monde fermé du ballon rond. Le passage à vide de l’équipe nationale est pourtant historique.

par Hicham Bennani

Le football marocain est sans doute en train de vivre la plus grande crise de son existence. Cette vérité a éclaté au grand jour le 28 mars dernier, après l’échec des Lions de l’Atlas à domicile contre le Gabon (1-2). Il s’agissait de la première défaite de l’équipe nationale en match officiel depuis 21 ans (1-0 contre le Cameroun en 1988). Une rencontre durant laquelle le Maroc a fait pâle figure face aux modestes Gabonais, pourtant privés de leurs deux meilleurs joueurs. Ce revers hypothèque les chances de qualification du Maroc pour la Coupe du Monde 2010. Au-delà du résultat, un malaise profond gangrène toute la sphère footballistique. Avant ce match, lors d’une séance d’entraînement, Youssef Sefri qui évolue sous les couleurs du Qatar SC et Adil Taârabte, joueur de Tottenham (Angleterre) se sont pris violemment le bec, aggravant ainsi les bisbilles qui divisent les joueurs des pays du Golfe à ceux d’Europe. Pour ne rien arranger, le sélectionneur Roger Lemerre avait demandé à Abdesslam Ouaddou, défenseur de Nancy et pièce incontournable du système de jeu, de rester sur le banc de touche, lui préférant Talal El Karkouri et Elamin Erbate, deux défenseurs centraux du Qatar SC et de Al Wahda (Emirats).
Le nancéen a préféré assister au match dans les tribunes. A froid, Ouaddou alimente la zizanie sur les ondes de RFI : «Roger Lemerre a décidé de convoquer beaucoup de joueurs européens. Et moi, je suis cette logique parce que l’Europe, c’est le summum pour un joueur professionnel». Il déclare ensuite au magazine TelQuel : «Les deux sélectionneurs ont, à mon avis, une grande part de responsabilité dans la débâcle contre le Gabon». La sanction est immédiate : le joueur ne figure pas dans la liste des présélectionnés pour disputer le match du 7 juin contre le Cameroun. Ce qui est étrange, c’est que Ali Fassi Fihri, nouveau président de la Fédération royale de football (FRMF), qui a récemment rendu une visite de courtoisie aux joueurs d’Europe, avait demandé à Ouaddou de jouer un rôle de «grand frère». Ouaddou se fait justice lui-même sur le site Lionsdelatlas.net : «Je constate qu’au Maroc, certaines vérités ne sont pas bonnes à dire. J’ai tout simplement dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas». Dernière déclaration en date sur ce même support le 3 juin dernier : «Je suis toujours joignable et je n’ai pas quitté la France. J’ai même retardé mon départ en vacances en espérant être appelé».

La liste secrète
Autre indicateur de l’ambiance délétère : seulement 26 noms ont été mentionnés dans la liste des présélectionnés rendue publique fin mai, alors qu’en temps normal, un entraineur convoque 30 à 33 joueurs. De plus, cette liste a subi plusieurs changements en trois jours. Exemple : Talal El Karkouri n’a pas donné de nouvelles à son entraîneur. Injoignable, il a été remplacé par Mohamed Oulhaj, défenseur du Raja de Casablanca. Pour couronner le tout, Marouane Chamakh, champion de France avec Bordeaux et meilleur buteur du Maroc en activité, n’a pas rejoint le groupe, prétextant une blessure. Peut-être un geste de solidarité envers son ami Ouaddou… A la veille du match contre le Cameroun, il était donc impossible de connaître les titulaires. Et sans doute pour assurer au staff technique et aux Lions de l’Atlas le plus de sérénité possible, les entraînements ont lieu à Clairefontaine. «Le fait de jouer en France n’a aucun sens. Les Marocains se préparent dans un climat et des conditions différentes de celles qui existent en Afrique. S’entraîner au Maroc, notamment avant le match contre le Togo qui se déroulera à Casa, aurait été plus logique», déplore Mounir El Hassouni, agent (non homologué par la FIFA !) de Marouane Chamakh. El Hassouni pense que le sélectionneur Roger Lemerre et l’entraîneur Fathi Jamal n’ont pas été capables de constituer une équipe soudée, unique recette pour concocter un succès. «C’est Fathi Jamal qui tire véritablement les ficelles de l’équipe et Roger Lemerre, qui ne connaît même pas le nom des joueurs, paye les pots cassés», ose El Hassouni. Selon lui, les critères de sélection ne sont pas clairs et les activités extra-sportives qui pourraient créer plus de cohésion entre les joueurs sont inexistantes. «Ce qui a fait la force de l’équipe qui était arrivée en finale de la Coupe d’Afrique 2004 en Tunisie, c’était la bonne ambiance entre les joueurs». El Hassouni va plus loin : «Quand je vois comment on traite Chamakh en équipe nationale, je regrette de l’avoir amené. S’il avait un peu attendu, il serait maintenant en équipe de France». Une question coule de source : est-ce que l’équipe nationale est aux mains de l’équipe technique ou sous l’influence des différents agents ou proches des joueurs ?

Une plaie restée ouverte
Dernière annonce venue mettre le feu aux poudres : l’annulation de la participation de l’équipe olympique aux Jeux méditerranéens du 26 juin prochain. «C’est Roger Lemerre qui m’a contacté pour m’annoncer cette nouvelle. Je ne sais pas qui a pris la décision», s’étonne Abdallah Blinda, entraîneur des Lionceaux de l’Atlas sur le site Mountakhab.net. Ainsi, les problèmes tous azimuts se sont peu à peu accumulés, provoquant inéluctablement le mutisme des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants jusqu’à nouvel ordre. Mais ces récentes complications ne sont que la résultante d’une plaie restée ouverte. Tout a réellement commencé il y a un an, lors de la Coupe d’Afrique 2008. Comment se fait-il qu’une équipe qui a commencé son tournoi par une victoire 5-1 ne se soit pas qualifiée pour le deuxième tour ? Une énigme non élucidée. Les guéguerres entre les deux clans (joueurs francophones d’un côté et joueurs arabophones de l’autre) au sein de l’équipe nationale s’étaient déjà manifestées à l’époque. «Il n’y a eu aucune analyse critique depuis cette déroute», constate le journaliste sportif Najib Salmi. L’entraîneur Henri Michel a tout simplement été remplacé. Tout en affirmant que le football marocain ne s’est jamais trouvé dans une crise aussi grave, Najib Salmi qualifie la situation actuelle de «révolutionnaire». En effet, pour la première fois depuis cinquante ans, le ballon rond n’est plus sous l’influence des Forces armées royales. Avant le 17 avril, date d’arrivée du nouveau président Fassi Fihri, un football assisté où l’Etat prenait tout en charge était de mise. Les dirigeants comptaient beaucoup sur l’Etat pour résoudre les problèmes. Ce sera désormais du ressort de la société civile. «Le football devra générer lui-même ses propres ressources», prédit Najib Salmi. Mais les nouveaux membres de la FRMF ne pourront travailler sereinement qu’après le match contre le Togo qui aura lieu le 20 juin à Rabat. La démarche du président qui a décidé d’escorter les joueurs durant tous leurs déplacements, avec la légende Nourredine Naybet, nouveau conseiller à la Fédération, est d’ailleurs saluée par tous les observateurs. «Il est beaucoup trop tôt pour juger leur travail», soutient Mohamed Aouzal, ancien vice-président de la FRMF. «En revanche, Roger Lemerre, et surtout Fathi Jamal qui est en place depuis un bon moment, doivent prendre le plus possible de précautions pour que l’équipe nationale soit assez encadrée et motivée», tempère Aouzal avant de trancher prudemment : «Nous assistons simplement à une crise de résultat». Pour le moment, le Maroc se hisse au 11e  rang africain du classement FIFA. Il occupe la 55e place au classement général alors qu’il était 41e il y a tout juste cinq mois. Une première, car le pays, classé 13e mondial en 1998, ne s’est jamais situé aussi bas dans la hiérarchie internationale. La dernière crise comparable remonte au 9 décembre 1979, lorsque le Maroc avait essuyé un sanglant 5-1 contre l’Algérie à Casablanca. Quelques mois après, les Lions de l’Atlas ont terminé troisièmes de la Coupe d’Afrique. A méditer.

Le Journal Hebdomadaire, juin 2009, numéro 399

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