Maroc Infos

Elections communales : le bilan

Posted in Politique by hichambennani on juin 26, 2009

Au delà d’une victoire

Après les résultats rendus publics le 13 juin, le parti d’El Himma est sorti vainqueur des communales. Mais la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît.

par Hicham Bennani

«Nous avons réussi à créer un véritable bouleversement», s’est félicité Mohamed Cheikh Biadillah, secrétaire général du PAM (Parti authenticité et modernité) lors d’un point de presse tenu mercredi 17 juin. Le PAM a obtenu la majorité en terme de sièges à l’issue des élections communales du 12 juin. Au nouveau siège flambant neuf du PAM, sis boulevard John Kennedy à Rabat, Biadillah répond aux questions, parfois agressives, d’une flopée de journalistes, en usant de la langue de bois. «Vous avez critiqué les notables et on constate que vous traitez toujours avec eux», constate une personne. «Dans tous les pays, il faut savoir tourner la page. Cela est aussi valable pour notre parti», rétorque sèchement Biadillah. L’arrivée de Fouad Ali El Himma, fondateur du PAM, est annoncée plus d’une fois, en vain. «Nous sommes ouverts aux critiques mais lorsqu’on nous attaque gratuitement, ce n’est pas constructif», lance Biadillah pour mettre un terme au débat qui commence à chauffer. Ce n’est que trois heures après qu’El Himma arrive discrètement, alors que plus personne ne l’attendait. Il s’enferme avec quelques dirigeants de son parti sans faire de déclarations. Pourquoi un tel retard ? «Si vous le rencontrez vous lui poserez la question…», répond Hassan Benaddi, président du Conseil national du PAM qui rappelle que «le fait qu’on ait présenté 68% de gens qui se lançaient pour la première fois en politique a eu un effet bénéfique sur les résultats». Mais peut-on réellement parler de victoire du PAM ?

«La guerre est déclarée»
Selon le politologue Mohamed Darif, le score du parti du tracteur est justifié d’une part par sa stratégie de recrutement qui a visé des cadres d’autres partis et des notables chevronnés. D’où l’hostilité du PAM à l’application de l’article 5 de la loi sur les partis, qui interdit la transhumance politique. Et d’autre part parce que le PAM a ciblé le milieu rural. «Historiquement, le problème des partis politiques marocains réside dans le milieu rural parce que la stratégie du makhzen était d’empêcher les partis d’avoir accès à ce milieu», étaie Darif. Or, dans l’ensemble du royaume, la majorité des sièges se retrouvent dans les communes rurales (27 957 sièges au total, dont 21 094 dans les communes rurales). Ce qui explique que des partis comme le PJD (Parti justice et développement) n’aient pas pu concurrencer le PAM en nombre de sièges. En effet, le PJD, modeste sixième (1513 sièges), n’a pu présenter que 8000 candidats contre le double pour le PAM. «Faute de moyens, mais aussi parce que dans la culture marocaine, le parti est un phénomène urbain», précise Darif. Mais le PJD est premier dans les grandes villes (745 sièges). Le PAM y a été classé troisième (après l’Istiqlal) avec 6015 sièges au total, dont 5500 dans le milieu rural et les petites villes de moins de 35000 habitants. La force du PAM vient donc du milieu rural. Lors des alliances qui se feront entre les partis, le PAM va subir des alliances dans les villes au lieu de les imposer.  «Nous sommes premiers aux endroits où nous nous sommes présentés. Je ne prétends pas que c’est une victoire totale, mais ce ne sont pas de mauvais résultats», affirme Abdelilah Benkirane, secrétaire général du parti de la lampe. Et d’ajouter : «Les gens ne vont tout de même pas voter pour nous là où on ne s’est pas présentés. Ils ne vont pas voter pour une lampe qui n’existe pas !» Réponse du berger à la bergère : «Le PJD me fait penser à quelqu’un qui vous dit : moi je gagne toujours les matchs de football parce que je ne joue qu’une mi-temps», ironise Hassan Benaddi. Selon lui, l’importance que pouvait avoir le PJD a été surévaluée. «Même les gens du PJD en sont conscients. Le PJD a été sanctionné parce qu’il a participé à la mauvaise gestion de Meknès. Il a démontré aux Marocains qu’il n’avait pas le monopole de la vertu». Le PJD semble être la cible principale du PAM, d’autant plus que «nous n’avons pas voté pour le PAM et il n’a pas voté pour nous. Nous avons fait des alliances avec le MP, le RNI, l’Istiqlal et l’USFP, mais surtout pas avec le PAM», atteste Lahcen Daoudi, secrétaire général adjoint du PJD, «les gens du PAM nous ont dit que la directive était de ne pas élire un parlementaire du PJD». Une information que Biadillah n’a pas confirmée lors de la conférence de presse du PAM : «Il y a eu des alliances avec tous les partis sauf le PJD et l’USFP». Poussé à bout, suite aux manœuvres du PAM, Benkirane annonce : «Ce Monsieur El Himma, ce n’est pas l’opposition au gouvernement, c’est l’opposition au PJD. Le PAM est un parti qui confirme sa haine du PJD. La guerre est déclarée». Force est de constater que les deux partis ne se feront pas de cadeaux : «S’il parle en termes de guerre, je pense que cela va être effectivement une confrontation, une compétition…entre deux projets de société, le PJD sera amené à clarifier davantage tout ce qui n’est pas dit dans son projet», réagit Hassan Benaddi. Si l’on tient compte du nombre de voix obtenues, le PJD ne peut pas crier victoire, car il est en dessous de ses résultats de 2003. Et si on se réfère aux élections législatives de 2007, il avait obtenu plus de voix. Pourtant, en prenant la tête dans les grandes villes, il a la possibilité de couper l’herbe sous le pied au PAM. Des militants du PJD pourront ainsi diriger les conseils ou faire partie de la composante de la majorité dans les villes.

L’USFP trinque

Le politologue Mohamed Darif

Le politologue Mohamed Darif

En dressant un bilan des élections communales, Benkirane jette une fleur au parti de la rose (Union socialiste des forces populaires) : «Le résultat de l’USFP était prévisible. C’est un grand parti qui mérite mieux que ce qu’il a eu. Ce n’est plus le parti d’antan mais il n’est pas encore mort. Il peut renaître de ses cendres». Force est de constater qu’une alliance tacite s’est formée entre le PJD et l’USFP pour contrer tous les partis impliqués dans la mauvaise gestion locale. A la différence du PJD, l’USFP qui se classe en quatrième position en terme de sièges est le grand perdant de ces élections. «Lorsqu’on décortique leurs résultats à Casablanca, c’est un vrai recul. C’est la plus grande ville du Maroc qui compte un cinquième de la population», note Darif. Contacté par Le Journal Hebdomadaire, Fathallah Oualalou, ténor de l’USFP, n’a pas souhaité se prononcer sur les résultats de son parti. Plusieurs autres dirigeants de l’USFP ont choisi le mutisme. Dans un communiqué rendu public le 16 juin dernier, l’USFP a appelé ses militants à déterminer les responsabilités ayant conduit à son recul dans certaines grandes villes par rapport aux échéances de 2003. «Le bureau politique a noté avec inquiétude la faible participation aux élections…» D’après Hassan Benaddi, l’USFP est victime de ses péripéties et de ses difficultés internes : «Cette histoire de congrès qui s’est tenu en deux phases…et puis il y a une crise : ils ont été sanctionnés pour les dix ans de gestion. Sur le plan de l’enseignement, les gens de l’USFP se sont succédé à  la tête de ce département sans aucun résultat et on leur reproche peut-être de n’avoir jamais rendu le tablier». Même son de cloche du côté de Abdallah El Harrif, secrétaire général d’Annahj Addimocrati qui a boycotté les élections : «Pour l’USFP, c’est un vote sanction qui s’inscrit dans la continuité. Le parti a complètement renié les projets qu’il avait promis au Parlement sur le plan politique et social».

Et après ?
Finalement, le grand vainqueur de ces élections est peut-être l’Istiqlal, deuxième, non loin du PAM (50 292 sièges), ce qui place le Premier ministre Abbas El Fassi dans une situation confortable. Ce dernier n’a jamais fait l’amalgame entre les élections communales et les législatives : les élections communales portent sur la gestion locale, il ne faut donc pas les politiser. Et même si on politise ce score, on constate que l’ensemble des sièges obtenus par les composantes de la majorité sont favorables au Premier ministre puisqu’ils sont de plus de 50%. Les cinq premiers partis occupent toujours les premières places. Seul le PAM fait figure d’exception. «Ce résultat n’est qu’une étape, prévient Hassan Benaddi, la gestion communale sera l’occasion de mettre en œuvre notre conception. Lorsque les citoyens auront vu les résultats, ils reprendront goût à la politique». Pour le PJDiste Lahcen Daoudi, le phénomène PAM a un air de déjà vu et ne saurait durer : «La démocratie est beaucoup plus forte que le PAM. Il y a encore de l’espoir. Chacun sera laissé pour compte. C’est une question de discipline et pas d’argent, on ne fait pas un militant du jour au lendemain». Même El Harrif, qui n’a pas pour habitude de cautionner le PJD, partage cet avis : «Le makhzen favorise à chaque fois un nouveau parti et lui donne tous les moyens possibles». Beaucoup comparent le PAM au RNI, au FDIC et à l’UC en faisant allusion à une pratique d’un parti majoritaire. Là où le bât blesse, c’est que le PAM n’est pas un parti majoritaire. Lorsqu’on parle des expériences vécues dans le passé, «on se réfère à l’intervention du makhzen», élucide Mohamed Darif, «mais on ne peut pas accuser l’administration territoriale d’être intervenue de manière directe pour donner la primauté au PAM». Brahim El Joumani et Najib Refouche qui représentaient le PAM respectivement à Rabat et Marrakech ont été écartés (du parti) pour avoir pactisé avec d’autres partis. A Salé et Rabat, des élus ont commencé à quitter le PAM pour rejoindre d’autres formations. La diversité, point fort du PAM, pourrait finalement se retourner contre lui. Il serait envisageable qu’à la rentrée parlementaire d’octobre, des députés de la première Chambre quittent le PAM, puisqu’il est anormal de former un groupe parlementaire constitué de transhumants. Avoir les moyens de façonner le mélange politique, c’est donc le nouveau défi du PAM, un parti aux idéologies encore trop floues.

Participation : Pour relativiser le vote

Sous l’œil de 1000 observateurs marocains et 13 étrangers, 13 360 219 personnes se sont inscrites aux élections communales. Selon le ministère de l’Intérieur, le taux de participation était d’environ 52,4 %, soit environ 7 millions de votes parmi lesquels ont relève 11% de bulletins vierges. Notons que la masse électorale, (tous les gens qui sont en âge de voter) est au nombre approximatif de 20 millions. «Lorsqu’on analyse ce taux, on comprend que ce n’est pas un signe qui exprime un changement dans le comportement électoral du Marocain», tranche Mohamed Darif. Le 7 septembre 2007, lors des législatives, le taux de participation n’avait pas dépassé les 37%, soit 63% d’abstention. Deux facteurs principaux ont contribué à élever le taux de participation  global : la forte mobilisation dans les provinces du Sud (69% à Boujdour, 68% à Smara et 58 % à Laâyoune) et les nombreux votes en milieu rural. Mais dans les grandes villes, l’abstention a atteint des records. Ont été enregistrés 34% à Tanger, 37% à Fès, et surtout 29 % à Casablanca. «Il s’agit d’un chiffre révélateur parce que Casablanca est la ville qui symbolise le dynamisme politique et syndical du Maroc», regrette Darif. Peut-être que dans la capitale économique, le PJD a bénéficié de ce taux d’abstention élevé pour obtenir la première place avec 83 sièges, car «ceux qui se sont abstenu n’auraient pas voté pour le PJD».

Le Journal Hebdomadaire, numéro 401

Advertisements
Tagged with: , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :