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La véritable histoire du Mouvement populaire

Posted in Politique by hichambennani on octobre 10, 2009

50 ans de déchirements

La haraka en est déjà à sa cinquantième année depuis qu’elle a été créée. Retour sur l’histoire encore trop floue d’un parti marqué par de nombreuses scissions, qui a toujours servi la monarchie.

par Hicham Bennani

Aherdane«Nous n’avons pas acquis l’indépendance pour perdre la liberté». Selon Mahjoubi Aherdane, président du Mouvement Populaire (MP), c’est sur cette phrase que s’est construit son parti. «La liberté se gagne, elle ne se donne pas. Le fils du berger a les mêmes droits que le fils du ministre», argumente Aherdane. Véritable figure de l’amazighité, son nom est intrinsèquement lié au MP. Aujourd’hui encore, il reste incontournable et son poste n’est pas uniquement symbolique. Mais d’autres grands noms comme celui de Abdelkrim El Khatib sont gravés à l’encre indélébile dans les mémoires de la tumultueuse histoire du MP. Les prémices de la création de ce parti apparaissent en 1947, avec la tentative de créer un mouvement pour la libération de l’Afrique du nord. La première réunion devait avoir lieu à Tunis, mais elle a été annulée suite à un désaccord avec les Tunisiens. En 1952, Aherdane, qui est caïd d’Oulmès, refuse de signer une pétition en faveur de la France du Pacha El Glaoui. Un document qui remet en question la légitimité du souverain. Aherdane est alors démis de ses fonctions par le Résident général et entre dans l’Armée de Libération. «Nous étions d’accord sur l’essentiel, sur la base même de notre engagement : le principe monarchique. L’unité du pays garantie par le trône», raconte El Khatib dans l’ouvrage Aherdan, Ezzayegh. Avec les deux hommes, plusieurs membres de l’Armée de Libération comme Lahcen Lyoussi et Mbarek Bekkaï, organisent des réunions dans le but de former un mouvement qui puisse contrecarrer l’hégémonisme de l’Istiqlal. Le Dahir des libertés publiques qui donnerait aux nouveaux partis le droit d’exister est proposé par Mbarek Bekkaï. Mais il n’est pas accepté par les autorités.
La constitution du MP est pourtant annoncée en octobre 1957. Suite à cela, l’Istiqlal dénonce des «partis artificiels qui ne peuvent que servir de refuge aux collaborateurs notoires et aux féodaux». Son fondateur, Allal El Fassi traite même le MP de «parti d’athées». La tentative de création d’un parti échoue. Aherdane, gouverneur de Rabat depuis 1956, est démis de ses fonctions.

Diviser pour régner
L’Istiqlal est accusé d’être responsable de nombreux drames, comme les tueries de Souk Larbaa, qui font des centaines de morts. «Il y a eu beaucoup d’assassinats, comme celui de Haddaoui et son frère, celui d’un groupe de dirigeants du Croissant noir et un nombre de résistants, accusés de sympathiser avec les communistes. Des membres de l’Armée de Libération du sud ont aussi été kidnappés», écrit Khatib dans Trajectoire d’une vie. Parmi ces événements tragiques, l’assassinat de Abbas Messaadi, chef de l’Armée de Libération et proche de Khatib et Aherdane, bouleverse tous les opposants à l’Istiqlal. En octobre 1958, les leaders du mouvement de Libération décident de déterrer le corps de Messaadi qui se trouve au cimetière de Bab Sagma à Fès, afin de le transférer dans le Rif. Pour avoir enfreint la loi, El Khatib, Aherdane et Abdallah El Ouagoutti seront détenus pendant 58 jours à la prison de Aïn El Kadous à Fès. «Mehdi Ben Barka nous avait envoyé des messagers pour nous convaincre de nous joindre à eux. Mais nous nous sommes méfiés. L’Istiqlal était un adversaire auquel il fallait absolument que nous nous opposions car il voulait prendre le pouvoir», a déclaré Aherdane à la presse nationale. «On a essayé de nous séparer. Ce fut impossible. Nous nous sommes barricadés dans notre cellule», atteste pour sa part El Khatib.
A l’époque, la légitimité de la lutte contre l’indépendance revient à deux grands acteurs : Mohammed V et le Mouvement National représenté par l’Istiqlal. Avec presque deux millions d’adhérents, une presse très forte, une crédibilité historique et un soutien populaire, la menace du parti unique n’est pas bien loin. Une situation problématique pour le prince héritier Moulay El Hassan, qui veut brouiller les cartes de l’Istiqlal. La seule solution est de contrer le parti, en utilisant une puissance à composantes culturelle et identitaire berbère.  C’est pourquoi le Dahir des libertés publiques finit par voir le jour en 1958, contre la volonté de l’Istiqlal. Et ce, afin d’ouvrir la porte aux nouvelles forces politiques, pour qu’elles aient, juridiquement parlant, le droit de créer des partis. L’éventuelle création du MP doit donc servir le Palais à jouer un rôle d’arbitre. Il veut diviser pour mieux régner. «Les conditions objectives d’une force politique représentant le monde rural avec une culture berbère étaient bien réelles. Moulay El Hassan a donc saisi cette occasion en or pour permettre de limiter les appétits démesurés de l’Istiqlal», explique un acteur de l’époque.
Aherdane et El Khatib sortent alors de prison et fondent le MP avec Lahcen Lyoussi. Un parti politique à caractère berbère, officiellement proclamé en février 1959. Le premier congrès constitutif du parti se tient le 9 novembre de cette même année. Deux ans plus tard, le prince héritier monte sur le trône. Son conseiller, Ahmed Réda Guédira donne naissance au FDIC (Front pour la défense des institutions constitutionnelles) en 1963 et propose au MP de rallier son parti. Khatib accepte. Aherdane, plus réticent, finit également par se joindre à eux. S’en est suivie la surprenante victoire du FDIC aux élections législatives du 17 mai 1963 avec 69 sièges glanés contre 41 pour l’Istiqlal et 28 pour l’UNFP.
Le 23 mars 1965, les émeutes sanglantes de Casablanca attestent d’une grave crise politique. Hassan II proclame alors l’Etat d’exception. Une décision défendue par Aherdane, chef du parti, mais contestée par Khatib, président de la chambre des représentants et deuxième figure du MP. «Khatib ne souhaitait pas que le parlement soit fermé et il l’a fait savoir au roi et à Aherdane», précise un ancien membre du MP. Suite à ses différends avec Aherdane, Khatib est renvoyé du parti. Il crée le MPDC (Mouvement Populaire Démocratique Constitutionnel). C’est la première scission que connaît le MP. A partir de ce moment, la grande majorité des membres du MP reste fidèle à Aherdane et Khatib se fait plus discret. «Mais Aherdane gène de plus en plus Hassan II», fait remarquer un homme politique de l’époque. Bien plus tard, le MPDC de Khatib se réincarnera en un nouveau parti : le PJD (Parti Justice et Développement).
Le 10 juillet 1971, lors de la tuerie de Skhirat qui a failli couter le trône à Hassan II, Aherdane aurait déclaré à un cadet : «Tu ne vas pas tirer sur moi, je suis un militaire comme toi !». Il aurait également avancé son appartenance berbère pour se tirer d’affaire. Une version rapportée plus tard à Hassan II, qui n’aurait pas apprécié.
La Révolution de 1973 au Rif n’arrangent pas les choses. Même si les événements liés aux Amazighs ne concernent pas forcément le MP ou Aherdane, l’association est vite faite. La création du RNI (Rassemblement National des Indépendants) en 1978 déstabilise le MP. Par la force des choses, il est moins lié à l’administration. Il traverse une véritable crise identitaire et structurelle. Un manifeste pour un renouveau du MP est remis le 12 octobre 1979 à Aherdane. Lequel décide le jour même d’exclure les signataires et de ne pas tenir compte du document. En 1983, Aherdane fait des déclarations chocs au quotidien El Pais concernant la bey’a. Des propos qui ont le don de provoquer la colère du souverain. Lequel découvre également, lors d’une visite aux Etats Unis, un article du Washington Post sur le Maroc, évoquant «un peuple berbère sous occupation arabe». L’agacement de Hassan II ne cesse de s’accentuer et il charge son ministre de l’Intérieur Driss Basri, de trouver une solution au phénomène Aherdane.

La décomposition
Le numéro 1 du MP réunit des milliers de militants lors d’un congrès à Khénifra en 1986. Suite à l’interdiction de cette manifestation par le pouvoir, Aherdane est contraint de quitter les lieux pour éviter les débordements. Le congrès extraordinaire du MP se déroule une semaine plus tard, au théâtre Mohammed V de Rabat. Aherdane est écarté sans ménagement du MP et huit personnes sont désignées pour assurer le secrétariat général. Un peu plus tard, les huit prétendants se rendent à Marrakech, où se trouve Hassan II et lui demandent de désigner le nouveau dirigent du MP. Contre toute attente, ce sera Mohand Laenser. «Il avait 37 ans, c’était le plus jeune et le plus timide. Une vrai gifle pour tous les membres du MP», déplore un membre du bureau politique du MP. S’en est suivie une longue traversée du désert pour Aherdane et ses proches qui a duré jusqu’en 1991. Cette année là, les conseillers de Hassan II lui suggèrent de permettre à Aherdane de récupérer son parti, ou tout du moins, de rejoindre la scène politique puisque ses fidèles n’ont pas rejoint Laenser. Et ce, afin de rééquilibrer la scène politique et d’éviter d’éventuels soulèvements. En mai 1991, après l’aval de Hassan II, Aherdane inaugure le MNP (Mouvement National Populaire) à Marrakech. Un événement impressionnant suivi par des milliers de participants. Une victoire pour Aherdane, même si sa marge de manœuvre sera très contrôlée par le pouvoir. Le 20 août 1994, lors d’un discours officiel, Hassan II reconnaît les droits culturels et linguistiques des Amazighs. Il accorde une grâce royale à des militants berbères. Mécontent du bilan de la haraka, Mahmoud Archane quitte le MNP en 1996 et crée le MDS (Mouvement Démocratique et Social), un parti de l’administration soutenu par Driss Basri.  Hassan II cède son trône à Mohammed VI en 1999. Un an après, Bouazza Ikken quittera également Aherdane pour mettre en place l’UD (Union démocratique). L’année suivante, Chakir Achehbar fonde le PRE (Parti du Renouveau et de l’Equité). Et en 2002, Najib El Ouazzani provoque une énième scission en fondant Al Ahd.

Nouvelle scission ?
Le congrès de fusion du Mouvement populaire se tient le 25 mars 2006. Une date qu’attendaient impatiemment tous les harakis dans l’espoir d’un renouveau. La manifestation visait à regrouper les trois principales composantes : MP, MNP et UD. Entre 5000 et 8000 personnes étaient présentes. Il s’agissait du premier congrès d’un parti politique marocain qui se tenait juste après la loi sur les partis politiques adoptée à l’unanimité par le Parlement. Beaucoup de clauses de cette loi n’ont pas été appliquées, alors que le MP faisait partie intégrante de la majorité gouvernementale. Plus grave, il n’y a pas eu d’élections pour désigner les instances nationales du parti. «Logique, puisque le congrès n’a duré que quatre heures. Aherdane et Laenser prétextant qu’ils devaient rejoindre le roi à Laâyoune», rapporte un des participants. Depuis ce congrès, un malaise encore plus profond s’est instauré au sein du MP. Les choix et les attitudes de son secrétaire général, déjà très controversé, n’ont cessé d’être décriés. La fusion est devenue confusion.
Aujourd’hui, un nouveau mouvement pourrait bien voir le jour. De nombreux cadors du MP effectuent régulièrement des réunions en vue de sa création. A la lecture de son histoire, le MP a continuellement été gangréné par des problèmes de gestion interne. Il n’a jamais été réellement soudé. Aherdane est à la tête de la haraka depuis 50 ans. Laenser est secrétaire général depuis bientôt 25 ans. Les résultats du MP lors des élections communales se sont avérés très décevants. Le 11ème congrès national du MP se tiendra en mars 2010. D’ici là, si de nouveaux leaders ne font pas ressusciter le parti, il continuera à se décomposer dangereusement et à faire de la figuration.

Le Journal Hebdomadaire, octobre 2009

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