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Familles des victimes de Mawazine : TEMOIGNAGES

Posted in Maroc by hichambennani on octobre 29, 2009

Séquelles d’une tragédie

par Hicham Bennani

«Soyez patient, le dossier suit son cours, cela demande du temps, il est entre les mains du roi, on ne peut donc pas bousculer les choses, Dieu est grand ! Ne faites pas quelque chose qui va vous nuire. Il faut être patient». C’est ce que Abdelkrim Guellab, caïd du 15e arrondissement de Rabat a déclaré aux familles qui ont perdu un de leur proche en mai dernier, pendant un concert du festival Mawâzine. «Nous ne réclamons que nos droits les plus élémentaires !», clament d’une seule et même voix toutes ces familles. Elles sont onze. Onze familles qui attendent depuis des mois un geste de l’Etat. Toutes les victimes, âgées de 9 à 55 ans, sont principalement issues de quartiers populaires de Rabat ou Salé. «Depuis la mort de mon fils, c’est le parcours du combattant pour obtenir des informations sur l’avancement de l’affaire», témoigne Mohamed Naji, dont le fils Zouheir est décédé à Mawâzine à l’âge de 14 ans. En manque d’informations, ce père de famille sans emploi qui a encore six enfants à charge, a réuni toutes les familles des victimes durant le mois d’octobre, afin de constituer un groupe soudé qui puisse obtenir justice. Il a déposé une requête aux autorités mettant en avant les intentions des familles de faire avancer le dossier. Suite à cela, il a été approché par un policier en civil, se présentant comme un membre des services sociaux de la Direction générale. «Un certain Abdelilah Semlali, membre de la DGSN, m’a suivi, atteste Mohamed Naji, il m’a donné ses coordonnées et un numéro de fax. Depuis ce jour, il ne cesse de m’appeler pour se tenir au courant de mes activités. Il a même débarqué chez moi pour demander à ma femme ce que je faisais». Et d’ajouter : «L’autre jour, il m’a subtilisé mon portable afin de voir mes derniers appels». Cette tentative d’intimidation a été signalée par le biais de l’AMDH (Association Marocaine des Droits Humains) dans le quotidien arabophone Attajdid du 19 octobre dernier. Depuis, le policier a cessé d’importuner Mohamed Naji. Contacté par Le Journal Hebdomadaire, Abdelilah Semlali a indiqué qu’il ne suivait plus l’affaire des familles des victimes de Mawâzine et qu’il n’était pas au courant de l’article d’Attajdid.

«Nous sommes surveillés !»

Pour rappel, dans la nuit du samedi 23 mai, dans le cadre du festival Mawâzine, onze personnes sont mortes dans une bousculade à la fin du concert du chanteur populaire Abdelaziz Stati. Des dizaines de personnes ont été blessées. L’accident, qui a été rapporté par tous les médias étrangers, et devait normalement avoir lieu sur la place Moulay El Hassan, s’est tenu à Hay Nahda, sur le terrain du FUS. Un club de football dont Mounir El Majidi, président du Festival Mawâzine et secrétaire particulier du roi, est également président. Au lendemain du drame, lors d’une conférence de presse organisée par la wilaya de Rabat, Hassan Amrani, wali de la région de Rabat-Zemmour-Zaër, a rejeté les tords sur l’indiscipline des festivaliers : «Le problème est qu’une partie du public a voulu gagner du temps plutôt que de rejoindre l’une des neuf entrées du stade». Une version niée en bloc par les familles des victimes. «Il n’y avait qu’une seule petite entrée ouverte et il y avait même un fossé devant cette porte. Ce qui explique que les gens qui sortaient en courant ont trébuché, pressés par la police et sont morts piétinés», soutien El Hassan Mahfoud, ouvrier de son état et époux de Malika Rmiti, décédée à l’âge de 45 ans à Mawâzine. Après le drame, les victimes du festival ont été transportées à la morgue sans l’aval de leur famille. «A la morgue, un policier m’a dit que quelqu’un était venu du Palais pour régler la situation ! On nous a dit que le makhzen allait s’occuper de leur acheminement et qu’il allait tout prendre en charge», raconte Abdelatif Ahjize, père de Fatim Zahra, décédée à Mawazine à l’âge de 19 ans. Cet artisan de son état, rapporte que le caïd du 15e arrondissement de Rabat, a demandé à toutes les familles de ne rien entreprendre sans qu’il n’en soit informé : «Il nous a demandé de l’informer avant toute éventuelle démarche». Aujourd’hui, Abdelatif Ahjize pense qu’il est surveillé. La semaine qui a suivi la tragédie, le caïd en question et le pacha de la région ont rendu visite aux familles, les unes après les autres, en adoptant un ton rassurant : «Leur discours était le même : soyez tranquilles, étant donné que Mawâzine est le festival du roi, vous ne serez pas oubliés», affirme Mohamed Baatigue, père de Issam, décédé à Mawâzine à l’âge de 9 ans. Mais plus le temps passait, plus les familles ont commencé à s’interroger. Dix jours après le drame elles se sont alors rendues  à la préfecture de police. «Un commissaire nous a montré nos dossiers. Ils nous à dit qu’ils venaient d’arriver du Palais. Qu’ils étaient en train d’y travailler et qu’ils ne nous avaient pas oubliés. Quand nous avons entendu ces paroles, nous nous sommes dit que tout allait rentrer dans l’ordre. Tout cela nous a rassurés», rapporte Mohamed Naji. Là où le bât blesse, c’est que jusqu’à présent, aucun document n’a été remis aux familles. Toutes les promesses se sont faites oralement. «Ils avaient peur qu’on parle à la presse. Pour justifier le retard, le commissariat nous a dit que certaines personnes étaient encore dans le coma, ce qui retardait la procédure !», étaye Abdelatif Ahjize.

Instructions royales

Le jeudi 15 octobre 2009, un courrier signé par Mohamed Naji, porte-parole des familles des victimes, a été envoyé au ministre de la Justice, au maire de Rabat et au wali de la région Rabat-Zemmour-Zaërs. «Je porte  à votre connaissance que nous avons constitué un groupe le 10 octobre 2009 afin de défendre nos intérêts et de parler d’une même voix aux responsables», indique la lettre en question. Auparavant, un courrier daté du 2 octobre avait été transmis à quelques organes de presse. Extraits : «Parmi les décédés de Mawazine, il y avait des pères de famille, des jeunes et des enfants pour lesquels nous demandons des dédommagements… Sa Majesté Mohammed VI a été touché par ce drame et a donné des instructions pour que l’Etat nous vienne en aide… Tout ceci n’a pas été pris en compte sachant que les obsèques des morts ont été à notre charge… Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a eu aucune décision juridique». Réaction des accusés : mardi 20 octobre, le quotidien Al Massae signale en Une que les familles des victimes allaient «être indemnisées début novembre». C’est Aziz Seghrouchni, président délégué de Maroc-Cultures, association organisatrice de l’événement (dont El Majidi est président) qui a répondu aux questions d’Al Massae. Un journaliste de ce support, joint par téléphone, nous a par la suite certifié l’exactitude de ces propos, en précisant que le standard du quotidien était harcelé par les familles depuis l’annonce. Pourtant, aucun membre des familles n’était au courant. «Tout ce qu’ils ont écrit est faux, j’ai contacté Al Massae pour qu’ils fassent un démenti !», s’insurge Adil Yousfi, membre de l’AMDH chargé du dossier. «Tout le monde sera dédommagé cette semaine !», nous affirme pourtant Aziz Seghrouchni, quelque peu agacé au bout du fil. Et d’ajouter que bien que l’indemnisation des familles avait été annoncée en conférence de presse, «nous ne sommes pas responsables de ce qui s’est passé ! Notre initiative a un caractère humanitaire car c’est en réalité la ville qui est responsable du drame, pas nous ! De plus, la responsabilité du festival n’est pas pointée du doigt. La ville doit assurer la sécurité d’un événement». Selon Seghrouchni, si les familles n’ont toujours pas touché le moindre sou, c’est parce que Maroc-Cultures a dû se concerter avec ses partenaires : «Le dossier a été confié aux assurances, il est normal que cela prenne du temps. Nous devions bien étudier le cas de chacun, leurs revenus, leurs besoins et leurs liens effectifs avec les victimes». Autre déclaration-choc : «J’ai déjà été dans la peau d’une victime et l’assurance s’est manifestée 5 ans après. Il faut savoir être patient dans la vie !» La conclusion de Seghrouchni est édifiante : «Le comportement des individus est imprévisible. Il y a 15 morts par jour dans les accidents de la route. Ce sont des choses qui arrivent ! En réalité, tout ceci n’est pas mon problème», finit par lancer Seghrouchni. L’avocat Abderrahim Jamaï, qui prendra en charge le dossier, explique que les responsabilités n’ont pas encore été déterminées. «Est-ce que la sécurité à été supervisée par le ministère de l’Intérieur ? Est-ce que l’Etat n’a pas jugé dangereux de laisser 120 000 personnes à l’intérieur d’un stade ?», s’interroge-t-il. Le festival de Mounir El Majidi, dont le budget s’élevait cette année à plus de 26 millions de dirhams, n’a toujours pas trouvé de solution pour apaiser une poignée de personnes, dont les revenus ne dépassent pas les 1000 dirhams par mois…

Témoignage

Naïma El Abachi,

Sœur d’Ibrahim El Abachi, décédé  à Mawâzine à l’âge de 42 ans

«Nous savons que Sidna donne toujours leurs droits aux citoyens»

«Lorsque nous avons appris la nouvelle  dimanche 24 mai, un policier qui avait pris le portable du défunt, nous a dit de nous rendre à la morgue. Sa femme, son frère et moi-même y sommes donc allés. Un policier nous a montré la photo du visage d’Ibrahim sur un téléphone portable, afin que nous l’identifiions. Par la suite, à l’hôpital Ibn Sina, nous avons effectué les démarches administratives. Ils nous ont ensuite dit qu’on pouvait partir et qu’ils allaient nous contacter pour enterrer le corps. Finalement, personne ne nous a appelés. On ne voulait pas qu’il soit enterré le jour même, car sa mère ne l’avait pas vu. Les autorités étaient méfiantes. Le lundi, ils ont fait vite pour ne pas laisser traîner les choses. Les autorités n’ont rien pris en charge. Seul le lavage funéraire et la mise sous linceul du corps ont été pris en charge. Tous les autres frais ont été assumés par les familles. Quelques jours plus tard, on a récupéré son portable, ses clés et un peu d’argent qu’il avait dans les poches, au commissariat du centre ville. Une semaine après la mort d’Ibrahim, les autorités nous disaient à chaque fois que nous allions les voir, que dès que le dossier serait traité on nous appellerait. C’était toujours la même chanson. Un jour, on nous a dit que le dossier était devant la justice. Qu’ils étaient en train d’étudier les causes du décès. Nous sommes allés nous renseigner au tribunal. On nous a encore renvoyés en nous disant qu’il fallait déterminer les causes exactes de la mort. Le caïd et le pacha nous ont rendu visite et nous ont dit : «Sidna vous présente ses condoléances». Nous avons continué à nous renseigner sans avoir de nouvelles. Nous sommes allés à la préfecture, chez le pacha…tout le monde nous disait d’attendre, que c’était une question de temps. Ils n’affirmaient pas que nous ne serions pas dédommagés, mais n’étaient pas en mesure de répondre à nos questions. On nous parlait souvent avec arrogance. Je me souviens qu’un commissaire nous a dit : «Vous devez attendre la procédure normale. Les gens sont allés à un spectacle, ils étaient indisciplinés, ils se bousculés et sont morts, ce n’est pas notre faute !» Nous demandons simplement nos droits. Les gens qui ont organisé cet événement n’ont pas fait leur travail, et c’est ce qui a provoqué l’accident. Nous savons que Sidna donne toujours leurs droits aux citoyens, mais nous ne faisons pas confiance aux gens qui exécutent ses ordres. On nous a dit que le roi avait donné des directives et qu’il fallait attendre : «Le roi ne va pas vous oublier, soyez patients», nous a-t-on répété. Jusqu’à présent, nous attendons toujours. Ibrahim avait quatre enfants, presque tous sont au primaire, ils ont de 4 à 17 ans. Nous demandons simplement nos droits, quelle que soit la procédure. Caïd, pacha, policiers, tous nous tournent en bourrique ! Le pacha nous a même promis qu’il viendrait nous voir pendant le ramadan et il ne l’a pas fait. Les responsables du festival doivent réparer leurs tords. Nous continuerons à nous faire entendre par des moyens pacifiques».

Le Journal Hebdomadaire, octobre 2009

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2 Réponses

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  1. hichambennani said, on octobre 31, 2009 at 3:46

    «Le Makhzen est au dessus de tout !», a déclaré Aziz Seghrouchni, président délégué de Maroc-Cultures, association organisatrice de Mawazine, aux familles des victimes du festival. Et d’ajouter : «Je ne peux pas donner raison au peuple et ne pas croire la police, je ne suis qu’un simple directeur qui n’est pas payé par le festival, ce sont les vrais responsables qui doivent vous indemniser». C’est ce que rapportent quatre membres des familles, qui se sont rendus chez Seghrouchni le mardi 27 octobre, après l’avoir contacté par téléphone. Samedi 24 octobre, le Caïd du 15ème arrondissement de Rabat a appelé en urgence les familles des victimes leur demandant de réunir les documents nécessaires afin qu’elles soient indemnisées. Elles ont même du voir un adoul pour légaliser leurs documents. Pour le moment, elles attendent toujours…

  2. hichambennani said, on décembre 4, 2009 at 9:10

    Question-Réponse, le jeudi 3 décembre 2009

    Mohamed Naji, porte-parole des familles des victimes du festival Mawazine

    «Nous avons obtenu des sommes dérisoires !»

    Q : Le samedi 23 mai, dans le cadre du festival Mawâzine, onze personnes sont mortes dans une bousculade. Leurs familles ont-elles été dédommagées ?

    R : Dans la nuit du 23 novembre, le Moqadem a contacté chaque famille et leur a fixé un rendez-vous pour le lendemain. Nous avons convenu d’y aller tous ensembles. Nous étions à l’arrondissement de mon quartier à 8 heures du matin. Le Caid nous a demandé pourquoi nous étions venus tous en même temps. Chaque membre de famille s’est alors rendu chez le Caid de son arrondissement. Lorsque nous sommes arrivés à la préfecture, ils ont donné 15 millions de centimes à Nadia Naciri, qui a perdu son mari et 7 millions à chacun de ses trois enfants. Sa belle mère a eu 8 millions. Hassan Mahfoud, qui a perdu sa femme, a eu 15 millions et 7 millions à chacun de ses enfants. Mohamed Baatigue, qui a perdu son fils a eu 8 millions de centimes. Même somme pour sa femme. Ayant aussi perdu notre fils, ma femme et moi avons obtenu le même dédommagement.

    Q : Et les sept autres familles ?

    R : Les familles de Bengrir, Salé, Tanger et Fès n’ont toujours pas été contactées par les autorités. Elles m’appellent tous les jours pour prendre des nouvelles. Elles sont très inquiètes.

    Q : Qui vous a remis l’argent ?

    R : Aziz Seghrouchni, président délégué de Maroc-Cultures, association organisatrice de Mawazine, nous a donné l’argent en disant : «ne le refusez pas, cela vient de Sidna». Les sommes que nous avons reçues sont dérisoires. Nous n’avons pas eu nos droits. Mais comment voulez-vous qu’on les refuse après les paroles de Seghrouchni ?


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