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Driss Lachgar ou la servitude volontaire

Posted in Politique by hichambennani on janvier 14, 2010

A la surprise générale, celui qui critiquait l’Etat, dénonçait les pratiques du PAM et prônait un rapprochement avec le PJD vient d’être nommé ministre. Tout porte à croire que sa nomination a été préméditée. Explications.


par Hicham Bennani

Au sein du Parlement à Rabat, on parle de «douche froide» en ce mardi 5 janvier 2010. Les parlementaires sont surpris et choqués. Driss Lachgar, membre du Bureau Politique de l’USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) a été nommé la veille ministre chargé des Relations avec le Parlement à la place de l’Istiqlalien Mohamed Saâd Alami. La grande majorité des militants du parti de la rose sont également dépités. Ils se disent «gênées, trahis et déçus». Ali Bouabid, membre du bureau politique ayant boycotté le dernier conseil national de l’USFP, explique que «le remaniement ministériel est fondamentalement politique, mais il s’est fait en excluant les partis !»  Même son de cloche du côté de Mohammed Achâari, membre du bureau politique ayant aussi fait l’impasse sur le dernier conseil national. Il estime que le remaniement ministériel ne s’est pas fait dans la transparence politique. «Il n’y a pas eu de débat, pas d’analyse, rien n’est clair, où sont les grandes orientations politiques ?», questionne l’ex-ministre de la culture. Larbi Jaïdi, membre du conseil national de l’USFP s’étonne également du revirement de Driss Lachgar et préfère ne pas se prononcer «à chaud», en attendant des explications du bureau politique. Il nous souffle tout de même au bout du fil que «cela fait trente ans que je travaille avec Lachgar, il n’y a aucune rationalité dans sa nouvelle position !» Et d’ajouter : «Si les choses échappent à des structures nationales, on a plus rien à dire dans la prise de position». Que représentait Lachgar pour les Ittihadis ? Que lui reprochent-ils exactement ? Et pourquoi semblent-ils autant déboussolés ?

Virage à 180 degrés

Depuis trois ans, Driss Lachgar s’était distingué au sein de son parti par ses coups de gueule. En janvier 2008, il avait déclaré dans les colonnes du Journal Hebdomadaire (JH) : «L’Etat n’était pas neutre lors des dernières élections de septembre 2007 et dans la constitution du gouvernement qui en a découlé, l’USFP est particulièrement visé par l’Etat et les pratiques du passé sont en train de réapparaître». Concernant le PAM, il avait été jusqu’à dénoncer que «si quelqu’un veut servir la démocratie, ce n’est surement pas en usant des manœuvres de El Himma» ! En mai 2008, Lachgar avait confirmé au JH son souhait que «le retrait du gouvernement soit discuté lors du prochain congrès… Malheureusement aujourd’hui, l’Etat n’est pas conscient du fait qu’il est face à un projet conservateur. Et aucun mouvement ne peut se substituer à l’USFP pour mener le projet progressiste. Ce problème ne peut être résolu par les nominations. On ne peut nommer quelqu’un pour faire face au projet conservateur en le remplaçant par un projet progressiste» !

Dernière déclaration choc en date : dimanche 19 juillet 2009, Lachgar avait déclaré au JH en présence de Mustapha Ramid, président du groupe parlementaire du PJD à la chambre des représentants : «J’appelle à la constitution d’un Front national pour la démocratie. Et dans ce Front, le PJD, ainsi qu’une partie de la gauche et tous les démocrates, doivent jouer un rôle fondamental». Ali Bouabid fait subtilement remarquer que Lachgar, lors de ses déclarations pendant le dernier congrès ou à la presse, «n’a jamais clairement dit, contrairement à une opinion commune, qu’il fallait quitter le gouvernement, or la nuance est de taille !» D’où la question : comment expliquer ce virage à 180 degrés de Driss Lachgar ?

Bien avant la deuxième session du Conseil national de l’USFP qui s’est déroulée les 5 et 6 décembre derniers, Driss Lachgar aurait rencontré Ilias El Omari, (membre du conseil national du PAM) puis Fouad Ali El Himma. De sources concordantes, il y a donc bien eu un pacte tacite entre le PAM et des membres du bureau politique. Driss Lachgar et Fathallah Oualalou, avec la complicité de Abdelouhed Radi (SG de l’USFP) et l’accord de Habib Malki (membre du BP de l’USFP) seraient les principaux concernés. L’idée principale était d’isoler le PJD (Parti Justice et Développement) pour le contenir. «J’ai observé dans l’attitude de certains membres du bureau politique des revirements surprenants qui laissaient comprendre que des tractations préalables avaient eu lieu en dehors du Bureau Politique, ce qui pour moi est moralement inadmissible. C’est pour cette raison que je n’ai pas participé au Conseil National, admet Ali Bouabid, tout en précisant que «le portefeuille offert à l’USFP a achevé de me convaincre que des arrangements politiciens ont bien eu lieu avant le conseil national. La boucle était donc bouclée.»

Le stratège El Himma

Le poste de ministre chargé des Relations avec le Parlement était taillé sur mesure pour Lachgar, qui a été président de l’USFP au sein de la Chambre des Représentants de 1999 à 2007 et qui est le mieux placé pour dialoguer avec les islamistes. Ali Bouabid interprète la relation au PAM en deux actes et en deux temps. Le premier message adressé à l’USFP est le suivant : vous avez bien travaillé depuis l’alternance mais vous n’avez pas été capables de contrer le PJD, le PAM va s’en charger. Second message : c’est avec nous PAM que la réforme constitutionnelle que vous appelez de vos vœux à plus de chances d’aboutir et non avec le PJD. Force est de constater qu’il y a donc un réel problème sur la configuration de la réforme constitutionnelle. Selon Bouabid, la grande question que doit se poser l’USFP est donc la suivante : «Sans évoquer le contenu de la réforme des institutions que le Roi à d’ores et déjà annoncé dans son discours sur la régionalisation, est-ce là une transaction saine pour un jeu démocratique sain ?» Autrement dit, est-ce que la réforme constitutionnelle est une fin en soi qui justifierait tous les moyens pour y parvenir, ou est-ce que sa crédibilité ne se joue pas aussi dans les alliances qui la portent ?

Autre interprétation du cas Lachgar : «il a été manipulé par El Himma depuis 2007», atteste un ex-membre du conseil national de l’USFP.  «Son rôle a été de rapprocher l’USFP du PJD pour les neutraliser aux communales, en éloignant l’USFP de plus en plus de son histoire pour le décrédibiliser, permettant de prendre le poste de maire aux communes qui sont majoritairement PJD. Une fois le travail accompli, il a été remercié par un poste ministériel, ce qui pour l’avenir renforcerait l’alliance PAM-USFP». Ce qui serait le plus inquiétant, c’est que toutes ses hypothèses soit infondées, et que Lachgar ait tout simplement obtenu ce poste en raison de ces prises de positions devenus trop gênantes…

Même si ce remaniement n’est porteur d’aucun souffle politique, il a au moins le mérite de clarifier les choses. «Curieusement et par un concours de circonstances favorable, le discours du roi offre à l’USFP une fenêtre d’opportunité pour sortir de l’impasse actuelle et re-crédibiliser la perspective démocratique », espère Bouabid, qui conclut : «je suis hostile à la diabolisation du PJD comme du PAM, nous devons en revanche rester extrêmement vigilants sur le sens politique de nos alliances aujourd’hui inexistantes, être plus audacieux dans nos initiatives et surtout ne jamais transiger avec le mélange des genres qui est devenu le cancer de la politique au Maroc !»

Interview :

Mohammed Sassi, membre dirigeant du PSU (Parti socialiste unifié)

«La prééminence de la monarchie est réaffirmée»

Q : Quelles sont vos remarques générales sur ce remaniement ministériel ?

Au Maroc, les décisions politiques sont souvent sous le sceaux de la surprise. C’est à chaque fois la même histoire : un événement imprévu éclate et fait l’effet d’une bombe dans la vie politique. Bien sûr, la surprise doit toujours être de mise dans la vie politique, mais normalement les élus sont les premiers au courant. Dans les pays démocratiques, un remaniement ministériel est précédé de concertations. Logiquement, les partis qui sont au gouvernement doivent se concerter sur les tenants et les aboutissants d’un remaniement avant qu’il soit décidé. Cela n’a pas été le cas.

Q : Est-ce que le premier ministre avait un rôle à jouer ?

R : Généralement, la nomination des ministres concerne d’abord le premier ministre. Il n’a peut-être pas joué de rôle fondamental dans le timing, dans la décision et dans l’organisation. Aucun indice n’a prouvé que cette décision venait de lui, puisque le premier ministre ne semble pas avoir fait de proposition au roi. La majorité gouvernementale en tant qu’institution n’a pas non plus été consultée. Tout cela entre dans la logique de la marginalisation du gouvernement.

Q : Justement, a-t-on vraiment une majorité gouvernementale aujourd’hui ?

R : Le remaniement du 5 janvier s’inscrit dans la logique de concentration des pouvoirs et de décision. Cela démontre que les décisions se prennent en cercle restreint. Il n’y a eu ni concertation ni implication des instances officielles des partis qui sont dans le gouvernement. Finalement, le pouvoir au Maroc arrive toujours à ses fins en faisant de petits dégâts. La classe politique ne s’impose pas. Le remaniement conduit à un carriérisme parce qu’il s’appuie davantage sur les personnes que sur les partis, et consacre finalement des logiques individuelles.

Q : Quel avenir pour l’USFP suite à ces nominations ?

R : Le parti va être affecté. Lors du dernier conseil national, les Tihadis n’ont pas su déterminer s’ils allaient être dans l’opposition ou pas. La ligne d’un grand nombre d’intervenants au sein du conseil national va pourtant dans le sens de l’opposition. La direction du parti pense que la présence au gouvernement était utile. Mais cela ne se confirme pas pour le moment. Quant à Radi, son départ va être pris en compte en même temps que l’arrivée de Lachgar, ce qui va le desservir.

Q : Quelle image donne la monarchie d’elle-même à travers ce remaniement ?

R : C’est celle qui existait avant et qui se répète. La logique qui émane d’en haut prime sur la logique qui émane d’en bas. Cela prouve que tout remaniement ministériel réaffirme la prééminence de la monarchie. Le remaniement continu à affaiblir les partis et le cercle restreint de la décision établie des relations avec les personnes en l’absence des partis. C’est une «technocratisation» grandissante de la vie politique marocaine. Tout cela réactualise des événements antérieurs et conforte encore plus les proches du Palais dans leurs avantages et leur pouvoir. Le PAM va devenir de plus en plus un parti non seulement représentatif de l’Etat, mais aussi interlocuteur incontournable pour les autres partis.

Le Journal hebdomadaire, janvier 2010

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